//Exploités, sous-payés, maltraités : la fronde des externes en médecine

« Comment réussir ses études quand on est de garde la vieille d’un partiel? ». Président de l’Association nationale des étudiants en médecine (Anemf), Yanis Merad entre en guerre contre les injustices dont souffrent les externes en médecine. Mi-étudiants, mi-salariés, ils sont toujours du « mauvais côté ». Congés, gardes, rémunération… L’Anemf a lancé une plateforme de propositions, ouverte à tous les étudiants hospitaliers, pour réformer ce statut précaire.

 

Egora.fr : On a assisté ces dernières années à une succession de concertations, de rapports et autres états généraux en vue de la réforme du 2ème cycle… A quoi servira cette nouvelle plateforme ?

Yanis Merad : Il faut bien dissocier la réforme du 2ème cycle des études de médecine, qui va être une réforme académique vis-à-vis des ECN, du cursus etc., du travail qui est mené actuellement sur le bien être des étudiant en santé avec 15 engagements des ministres de la Santé et de l’Enseignement supérieur et avec la Stratégie de transformation du système de santé, qui abordera le statut de l’étudiant. Nous, on s’inscrit dans ce cadre-là.

C’est la première fois qu’on traite la question du statut comme facteur concourant au bien-être des étudiants. L’idée est d’identifier les liens entre manque de reconnaissance, conditions de travail parfois un peu lourdes et bien être des étudiants, grande cause 2018 de l’Anemf.

Vous dénoncez le statut hybride étudiant-salarié des externes… Pour quelles raisons ? Et comment le réformer ?

C’est un statut dérogatoire à tout point de vue, mais au final le problème c’est surtout que c’est un statut extrêmement peu protecteur. Par exemple pour la rémunération, point qui déchaîne le plus les passions. Il faut savoir qu’un stagiaire de l’Université est rémunéré 577 euros pour un stage à d’aux moins deux mois. Mais nous, même si on est à mi-temps, on est largement en-dessous : de 130 euros en 4ème année, jusqu’à 280 euros en 6ème

 

 

Sans compter le temps de travail…

La limite, c’est 48 heures par semaine, que l’on soit à temps plein ou à temps partiel. Un stagiaire hospitalier à mi-temps peut finalement travailler autant qu’un autre à temps plein, pour le même salaire. Ce statut n’est absolument pas protecteur.

Idem pour les gardes. Même si elles sont très réglementées, il peut y avoir des fantaisies locales dans l’application de la réglementation, face auxquelles nous on est impuissants. Des délais de paiement trop importants, ou des durées trop longues : par exemple, un externe ne devrait jamais faire de garde le samedi. Les étudiants sont mis dans des situations impossibles, comme des gardes la veille d’un partiel. Comment peut-on réussir ses études en étant de garde la vieille d’un partiel ? C’est interdit dans les arrêtés mais il y a beaucoup de fac où c’est comme ça !

C’est pareil du côté des aides sociales. Par exemple, la prime d’activité est censée permettre aux actifs à petits revenus de compléter leur revenu, mais étant étudiant-salarié comme les apprentis, il faudrait qu’on ait un revenu supérieur à 800 et quelques euros; donc on ne peut pas toucher cette prime. On est un peu toujours du mauvais côté du statut. Quand on aurait besoin d’être salarié, on est étudiant. Quand on aurait besoin d’être étudiant, on est salarié.

 

 

Quelles conséquences sur les études ?

Pas plus tard qu’hier, j’ai été contacté par les étudiants d’une fac pour une étudiante de 5ème année qui doit arrêter ses études parce qu’elle n’a plus les moyens de continuer financièrement. Il n’y a aucune aide sociale appropriée. Même le Crous lui a refusé une aide d’urgence. On est dans une réelle précarité des étudiants en médecine. Les matériels pédagogiques, les prépas privées coûtent cher.

La préparation des ECN, c’est une période compliquée : les universités poussent les étudiants à bosser de manière intensive sur leurs cours, alors qu’ils sont retenus en stage avec des horaires incroyables, avec des revenus très faibles, sans avoir la possibilité de travailler à côté. Au final, c’est du stress : quand on est en cours, on préférerait être en stage pour apprendre la médecine, quand on est stage on préférerait être en cours pour préparer les ECN… Et avec ça on n’a pas les moyens pour vivre correctement, se payer une prépa et on culpabilise. Il y a toujours une forme de culpabilité pour l’étudiant, et c’est ça, je pense, qui est à l’origine d’un mal-être profond et spécifique au 2ème cycle.

Qu’est-ce qui ressort des premières contributions des étudiants à la plateforme ?

Il y a de façon récurrente des plaintes concernant des situations de chantage à la validation des stages. Il y a aussi la rémunération pendant l’été après la D4, entre l’externat et l’internat. La rémunération s’arrête et c’est compliqué de tenir jusqu’en novembre avec le premier stage d’internat. Il y aussi des propositions sur les conditions d’accueil, comme les chambres de garde, et énormément de propositions sur l’encadrement en stage. Les étudiants se plaignent d’avoir des missions non médicales, qui relèvent de l’administratif et de la logistique : fax, brancardage, etc. Il y a vraiment une nécessité de revoir les missions en stage.

Quant à la réalisation de l’ECG, c’est un acte infirmier dont l’interprétation est médicale. Est-ce qu’un médecin est censé savoir le faire ? Sans aucun doute. Est-ce qu’un étudiant doit faire que des ECG à longueur de journée ? Probablement pas. Mais quelques-uns, je ne pense pas que ce soit gravissime. Mais ce n’est pas à l’Anemf de se prononcer sur le taux horaire d’ECG.

Agnès Buzyn s’est engagée en faveur d’une évaluation systématique des stages et, le cas échéant, du déclenchement d’une procédure de réexamen de l’agrément ou de la convention du lieu de stage. Qu’en pensez-vous ?

On le fait déjà. L’Anemf est rattachée à l’association Apeasem [Association pour l’évaluation autonome des stages et des études de médecine, NDLR], qui a développé l’outil d’évaluation Gélules dans 23 facultés de médecine. Il permet aux étudiants de faire un retour après leur stage, d’avoir des statistiques, que les élus étudiants remontent ensuite aux facs. Il y a des facs où les équipes pédagogiques sont très à l’écoute, d’autres pas du tout. Les outils de feedback existent, mais il faut leur donner une place et du crédit dans les facultés.

Quel est le calendrier pour ces réformes ?

Pour ce qui est du volet formation de la stratégie de transformation du système de santé, les premières propositions sont attendues avant fin juin. Mais d’autres évolutions ne se mettront en place qu’avec la réforme du 2ème cycle. Pour la suppression des ECN, le rapport Dubois-Randé/Hennion-Imbault, rendu en décembre, évoquait une mise en place de la réforme avec les étudiants entrant en 4ème année en 2019, mais le Gouvernement arbitrera tout ça dans le cadre de la Stratégie de transformation du système de santé.

 

Le Pr Guy Vallancien veut tout chambouler

Dans une tribune publiée par Les Echos lundi, le chirurgien, membre de l’Académie de médecine, plaide pour une refonte complète des études de santé. « La formation initiale des médecins et des infirmiers est devenue inadaptée à une prise en charge plus globale des malades », juge-t-il. Il faut donc en finir avec « les filières cloisonnées » et « la division malsaine » entre infirmières et médecins. « Celles et ceux qui s’engagent dans l’univers du soin devront dorénavant être considérés comme exerçant une profession médicale à responsabilité variable selon leurs compétences », prescrit l’urologue. Ce qui passe par un cursus universitaire entièrement repensé, sur le principe licence-master-doctorat : trois premières années communes aux deux professions, examen classant donnant droit au titre d’infirmier et permettant de répartir les étudiants souhaitant poursuivre en master dans différentes filières (MG, médecine de spécialité, chirurgie, psychiatrie, santé publique, recherche et industrie), nouvel examen donnant droit à des titres comme « assistant chirurgien », puis trois années supplémentaires pour décrocher le grade de docteur en médecine.
Un schéma qui laisse Yanis Merad dubitatif. « Je ne pense pas qu’on puisse dire qu’au bout de trois ans de la même formation on aura des gens capables d’être infirmiers dans un service et d’autres qui seront capables de continuer en 2ème cycle d’études médicales, réagit l’étudiant. Ce n’est pas du tout la même approche : la formation d’infirmier est professionnalisante, celle de médecine est plus fondamentale et scientifique. »

 

Source :
www.egora.fr
Auteur : Aveline Marques

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2018-06-07T11:37:17+00:00 7 juin 2018|EGORA news|0 Comments

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