//Diplômes invérifiables, surenchères des tarifs, listes noires : j’ai bien connu les intérimaires

Le jour où son directeur lui a dit, les yeux dans les yeux, que son but était de faire de l’argent, Marie, urgentiste, a claqué la porte de l’hôpital. Avant de se lancer en libéral, elle a fait un mois d’intérim. Aujourd’hui elle se dit révoltée par ces mercenaires aux compétences parfois douteuses, qui font grimper les enchères et l’accusent de tuer le marché en demandant le tarif légal.

 

« J’ai terminé mon internat en 2010 et j’ai immédiatement été embauchée aux urgences où j’ai fait tout le circuit classique. J’ai été assistante, j’ai été praticien contractuel, j’ai passé le concours de Praticien Hospitalier, j’ai été chef du SMUR… Je me suis investie. Et puis, progressivement, insidieusement on n’a plus fait du soin, mais de l’abattage.

Dans un service d’urgence, il y a un endroit où on stocke les patients parce qu’on ne sait pas quoi en faire. On ne peut pas les renvoyer à la maison parce que médicalement et cliniquement ce n’est pas possible, mais il n’y a pas de lit pour les hospitaliser en aval. Donc on les stocke aux urgences en attendant qu’une place se libère. En général, c’est un couloir ou une salle d’attente surveillée, qu’on appelle SAS. On met les patients en ligne et puis… ils restent là pendant 24 ou 48 heures. Ils appellent, ils veulent des nouvelles, ils veulent savoir à quelle sauce ils seront mangés, et c’est normal.

 

Mal dans mon travail

Je ne tolérais plus de passer dix fois devant une mamie qui appelle et faire semblant de ne pas entendre parce que j’avais 12 000 choses à faire en même temps. J’aurais adoré m’asseoir à côté de cette mamie, et lui expliquer ce qui allait se passer. Elle aurait sûrement oublié trois minutes après, parce que les mamies ont souvent Alzheimer dans ces couloirs… Mon métier ce n’est pas d’ignorer quelqu’un qui m’appelle, ce n’est pas de mettre quelqu’un dans un couloir pendant des heures. Bien au contraire.

 

Faire de l’argent

Je me suis battue pour que ça aille mieux, pour que les patients partent plus vite des urgences, partent plus vite dans un service d’hospitalisation. J’ai fait des heures et des heures de réunions. J’ai frontalement expliqué plusieurs fois à mon directeur ce qui se passait et pourquoi j’étais mal dans mon travail.

Jusqu’au jour où il m’a regardée droit dans les yeux et m’a dit : « Ecoutez, ce que je veux ce n’est pas soigner des gens, c’est faire de l’argent. » J’ai répondu : « Au revoir. » Trois jours après, j’ai posé une demande de mise en disponibilité. Je n’ai jamais senti cet homme-là aussi soulagé. Enfin, il allait arrêter de m’avoir sur le dos.

Je suis partie sans savoir trop ce que j’allais faire. Je me suis donc inscrite dans des boîtes d’intérim pendant un mois et demi. C’est sûr que c’est plein d’inconvénients : on n’est pas chez soi, il faut faire des kilomètres, c’est loin… Mais je n’ai jamais autant gagné que le mois où je travaillais en intérim. J’ai fait 6 gardes de 24 heures, alors que j’en faisais 8 ou 9 par mois avant. J’ai gagné 6 600 euros net pour 6 gardes, plus les frais de transport soit 200 euros par garde en plus.

En tant que PH, je gagnais 4 300 euros, et avec le temps de travail additionnel (TTA) je montais à 5 600 ou 5 700 euros par mois. Pour 8 ou 9 gardes de 24 heures, plus les réunions, plus les internes, plus la paperasse. C’est un investissement. Quand j’étais PH dans mon service, je rêvais qu’on arrive à accrocher un seul de ces intérimaires et qu’on arrive à le faire signer. Un titulaire ça s’implique, ça apporte quelque chose à un service. Alors qu’un intérimaire, il vient, il fait sa garde et il se barre. S’il a oublié de faire un arrêt de travail, ce n’est pas à lui qu’on va demander de le faire 48 heures après. S’il y a une réunion, un interne à former, ce n’est pas lui qui va le faire. En termes d’investissement, c’est zéro. Et si un seul s’installait dans chaque service, ça donnerait une bouffée d’oxygène aux titulaires.

 

Problème de compétences

Les boîtes d’intérim, quant à elles, sont plus ou moins sérieuses. Quand je me suis inscrite, ils m’ont demandé tous mes diplômes. Moi, à chaque fois que j’ai recruté des intérimaires dans mon service, je regardais les diplômes, mais parfois, je ne pouvais discerner le vrai du faux. Clairement, on a eu des mecs qui ne savaient pas ce qu’ils faisaient. Ils disaient à l’infirmière : « Fais comme d’habitude. » Mais l’infirmière est là pour appliquer une prescription, il faut que cette dernière soit clairement énoncée, puis retranscrite. Et la prescription était : « Fais comme d’habitude. » Du coup, on se retrouvait clairement avec un problème de compétence voire de glissement de tâche. Attention, ce n’est évidemment pas le cas de tous les intérimaires. Mais ça arrive. Car les hôpitaux sont parfois tellement dans le besoin qu’ils prennent n’importe qui. Dans notre service, il y avait une liste noire d’intérimaires qu’on ne voulait pas revoir. Je sais que, maintenant que l’équipe médicale a changé suite à de nombreux départs, ils les reprennent. Et je ne voudrais pas que ma mère ou ma grand-mère soient soignées par ces médecins-là.

Quand on est inscrit dans une boîte d’intérim, on reçoit 15 ou 20 offres par jour. Avec la localisation du poste et la rémunération. Si on est disponible, on répond. La rémunération peut être variable. Avec deux mois d’avance, l’offre est au tarif normal : 1 100 euros la garde de 24h. Après, plus c’est pressé, plus le tarif monte. Il y a des gardes qui sont parties à 2 200 euros les 24h. Deux fois le prix. En ce moment, dans l’hôpital où je travaillais avant, la nuit part à 700 euros. Ça fait deux ou trois semaines que les nuits partent à 700 euros au lieu de 550. Dans le service où je travaillais, il y avait quatre lignes de médecins. Une était assurée par un titulaire, les trois autres étaient assurées par des intérimaires quasiment tous les jours. Vous n’avez plus qu’à faire le calcul.

 

Mercenaires

J’ai rencontré un intérimaire qui m’a demandé d’emblée combien je me faisais payer, ce qui m’a choqué. Il m’a dit ensuite que lui ne faisait pas douze heures à moins de 750 euros, et pas 24h à moins de 1 500 euros. Il m’a dit « Tu es en train de tuer le marché ». Véridique. Il m’a demandé en passant si j’étais Française, puisqu’apparemment les médecins étrangers sont moins bien considérés. Quand on lui envoie une offre d’un hôpital où il a déjà travaillé, où ils savent qu’il travaille bien, il appelle les Affaires Médicales pour fixer son prix. On a vraiment affaire à des médecins mercenaires. C’est malheureux mais le terme est approprié.

Certes ce sont des médecins, ils sont super diplômés, ils ont des grandes responsabilités, ils sont super compétents pour la plupart, ils font super bien leur job pour la plupart, n’empêche que 1 100 euros pour 24h… Vous travaillez quatre fois 24h par mois, ça fait 4400 euros, net. Même par rapport à un salaire de PU-PH, c’est disproportionné. Mais probablement que si on revalorisait le salaire des PH, il y aurait moins d’intérimaires.

Les intérimaires à qui j’ai demandé « Installe toi, signe et prend un poste », je les compte sur les doigts d’une main. Ce sont ceux qui viennent voir des patients. La plupart ne voient pas beaucoup de patients, même quand ils sont là. C’est ce qui est rageant. Ils sont payés rubis sur l’ongle, trois fois plus qu’un PH, et ils voient trois fois moins de patients. Et puis, dès qu’il y a un problème, l’infirmière vient voir le titulaire, pas l’intérimaire et c’est normal. Les internes se tournent vers le titulaire, pas l’intérimaire et c’est normal aussi. Les intérimaires n’ont pas la même pression. Quand on voit arriver certains d’entre eux, on se dit « Super, la journée va être bonne. » Pour d’autres, on doit être sur nos gardes et écouter ce qu’ils disent à l’infirmière quand ils vont voir des patients.

 

Consignes

Ce qu’il faut enfin mettre en lumière, c’est que notre directeur préférait prendre des médecins intérimaires plutôt que de payer les PH du service en Temps de Travail Additionnel. Ce qui aurait été certainement une mesure plus économique et adaptée à notre service. C’est à se demander s’il n’y a pas des consignes qui viennent de très haut pour limiter la fuite d’argent public dans les hôpitaux publics. On ne peut pas faire tourner un hôpital seulement avec des intérimaires, donc quand il n’y aura plus de PH, il n’y aura plus d’hôpital. »

 

Cette urgentiste a initialement témoigné sur le site : linfirmiereinsoumise.com

 

Source :
www.egora.fr
Auteurs : Fanny Napolier

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2018-04-12T10:55:57+00:00 12 avril 2018|EGORA news|0 Comments

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