À l’approche des débats autour du projet de loi de financement de la Sécurité sociale (PLFSS) pour 2027, le président des Généralistes-CSMF, le Dr Luc Duquesnel, appelle à ne pas alourdir davantage les contraintes pesant sur les médecins traitants. Interview.
Le gouvernement devrait présenter cette semaine son budget de la Sécurité sociale pour 2027. Il projette de contenir la progression des dépenses d’assurance maladie à 2,1 % en 2027. Cette trajectoire est-elle réaliste ?
Un Ondam à 2,1 %, c’est évidemment intenable. Il faudra être attentif à l’endroit où se feront les coupes budgétaires… De nombreuses pistes sont déjà lancées. On parle notamment de faire porter plus de dépenses par les complémentaires santé, de moins rembourser les arrêts de travail, etc. Ces mesures impactent surtout les assurés.
Mais il est à nouveau question de nouveaux « coups de rabot » sur certaines spécialités médicales.
Dans ce contexte de tension budgétaire, nous mesurons d’autant plus l’importance de la convention médicale signée en 2024, qui apporte des garanties aux généralistes. En revanche, cela risque d’être plus compliqué pour l’avenant à l’ACI CPTS. Thomas Fatôme avait déjà annoncé la couleur il y a quelques mois en nous disant que ce serait un avenant à zéro euro…
Faut-il s’attendre à des mesures d’économies concernant les médecins généralistes ?
Des spécialités risquent de passer à la casserole, comme les radiologues l’an dernier… Cela pourrait notamment concerner les anatomopathologistes. Les médecins traitants, eux, ne devraient théoriquement pas être dans le viseur. Il faudra toutefois veiller à ce que les mesures prises dans le cadre du budget de la Sécurité sociale ne rendent pas notre exercice plus difficile qu’il ne l’est déjà.
Vous évoquez les arrêts de travail. Le gouvernement a d’ores et déjà pris plusieurs mesures visant à réduire leur coût : réduction de la durée d’indemnisation pour les ALD non exonérantes, lutte contre le « nomadisme médical »… Va-t-on dans le bon sens ?
Il faut d’abord distinguer deux types d’arrêt de travail : les arrêts de travail de courte durée, qui coûtent cher aux salariés concernés par les jours de carence et qui perturbent aussi les entreprises, et les arrêts de longue durée qui, eux, coûtent cher à l’Assurance maladie.
Les causes principales d’arrêts de longue durée sont les cancers, les troubles de la santé mentale et les maladies professionnelles. Nous, médecins généralistes traitants, faisons face quotidiennement à la souffrance au travail. Mais tant qu’il n’y aura pas une réflexion sur cette problématique en entreprise, on n’y arrivera pas. L’Assurance maladie connaît les entreprises qui génèrent le plus d’arrêts maladie en lien avec des problématiques de santé mentale. Il est indispensable de travailler avec elles et donc avec les médecins du travail, qui devraient avoir un rôle majeur à jouer.
Depuis le 1er septembre, la durée d’un arrêt maladie ne peut plus dépasser trente et un jours pour la première prescription. Ne risque-t-on pas d’accroître le nombre de consultations ?
Cela risque, en effet, de générer des consultations supplémentaires qui ne sont pas nécessaires pour des patients sans autre solution qu’un arrêt de plus de trente et un jours. Je pense, par exemple, à un patient qui ne peut plus bouger l’épaule : il doit parfois attendre deux ou trois mois pour une IRM, puis de nouveau plusieurs mois pour voir le chirurgien…
À la CSMF, nous demandons un référentiel pour les arrêts de travail. Mais nous souhaitons aussi pouvoir déroger à ce référentiel, sans que cela nous rajoute des complications administratives pour ne pas diminuer notre temps médical dans nos cabinets.
Comment les médecins traitants pourraient-ils être mieux accompagnés pour les arrêts de travail longs, pour lesquels ils sont parfois dans l’impasse ?
Beaucoup de médecins traitants justifient la durée des arrêts de travail sur le site amelipro. J’ai des patients en arrêt depuis un ou deux ans et il est évident qu’ils ne pourront pas reprendre leur ancien poste de travail. Je pense que le service SOS IJ va nous aider dans ces situations. Dans les départements où il a été expérimenté, le service était apprécié par les médecins.
Il faut également une meilleure coordination avec les médecins-conseils et les médecins du travail pour trouver des solutions à ces patients : un aménagement de poste, une rupture conventionnelle, un licenciement pour inaptitude, une mise en invalidité… Certains de nos patients risquent de perdre leurs droits. En tant que médecins de famille, nous sommes obligés de le prendre en compte. La confrontation à la précarité de nos patients, c’est aussi notre quotidien.
Il faut aussi que les médecins-conseils et les médecins du travail échangent davantage, et donc lever les freins à ces échanges. Autant de sujets sur lesquels nous devons travailler, en gardant en tête l’impératif de ne pas rendre ces démarches chronophages. Nous ne pouvons pas passer trois heures par semaine dans des réunions tripartites (Assurance maladie, médecin du travail et médecin traitant).
Alors que la réforme du cumul emploi-retraite doit entrer en vigueur le 1er janvier 2027, de nombreux médecins anticipent leur départ. La Carmf avance 1 000 départs de plus que prévu. Pourquoi le décret permettant aux praticiens en zones sous-denses de bénéficier d’un cumul emploi-retraite sans restriction n’est-il toujours pas publié ?
C’est une situation ubuesque !
Nous travaillons sur ce texte depuis six mois. Il a mis tout le monde d’accord. Mais il serait aujourd’hui « coincé » au ministère du Travail.
Les demandes de cumul emploi-retraite doivent généralement être faites quatre mois avant. Ce sont des procédures longues, compliquées. Car il n’y a pas que la Carmf à laquelle il faut penser. Il y a aussi l’Ircantec, la Carsat, etc.
Aujourd’hui, ce blocage va très clairement pénaliser l’accès aux soins dans certains territoires. Mille médecins qui vont anticiper leur départ, c’est énorme !
La CSMF organise ses Universités à La Baule du 1erau 3 octobre. Vous y présenterez vos propositions pour la médecine de demain. Quelles sont vos priorités pour la médecine générale, et en particulier pour le médecin traitant ?
Dans nos cabinets, nous avons de plus en plus de tâches administratives. Ce que nous demandons, c’est d’abord de faciliter la réorganisation des professionnels de santé afin d’améliorer l’accès aux soins et leur qualité, d’aller vers une réelle simplification administrative. Il faut aussi lever les freins à l’embauche d’assistants médicaux.
Nous avons aussi un sujet d’attractivité. Il ne faudrait pas donner le sentiment que les contraintes ne concernent que le libéral. Je pense notamment aux réquisitions de médecins libéraux pour le SAS, auxquelles nous avons été confrontés cet été. Car cela risque de faire fuir les jeunes.
Enfin, nous formulons le souhait que la santé environnementale et l’éducation à la santé deviennent prioritaires en France. Nos cabinets sont des postes d’observation. Nous constatons la hausse des cancers du côlon ou du pancréas dans des populations plus jeunes qu’habituellement. Il faut davantage impliquer les médecins traitants dans la prévention. Si j’avais un vœu à formuler, c’est que la France se dote d’une stratégie nationale interministérielle de prévention et d’éducation à la santé, avec des objectifs pluriannuels, un pilotage identifié et un financement dédié. Cela permettrait d’associer les ministères concernés : de la Santé, du Travail, de l’Éducation nationale, de l’Agriculture… Aujourd’hui, non seulement on ne progresse pas sur le sujet mais on régresse du fait de parlementaires plus enclins à défendre des lobbyings que la santé des Français.