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EGORA – Interview du Dr Luc Duquesnel. Grève des médecins libéraux : « Avec l’intersyndicale, on a su travailler ensemble malgré nos différences »

Les médecins libéraux ont obtenu plusieurs engagements de la ministre de la Santé à la suite de leur mobilisation « historique » du 5 au 15 janvier 2026. Au-delà des faits, ces gages montrent « une prise de conscience » du gouvernement face à la colère de toute une profession, souligne le Dr Luc Duquesnel, président des Généralistes-CSMF. Reste à voir si les avancées annoncées seront suivies de faits.

 

Êtes-vous satisfait des annonces de Stéphanie Rist à la suite de la grève des médecins libéraux ? Sont-elles à la hauteur de vos attentes ?

Oui, elles sont en grande partie à la hauteur des attentes. Mais pour l’heure, ce ne sont que des déclarations écrites. Cela montre une volonté gouvernementale, mais tout reste à faire. Sur le projet de loi de lutte contre les fraudes sociales, par exemple, nous avons obtenu l’assurance que le gouvernement déposera un amendement de suppression de la mise sous objectifs (MSO) obligatoire. Mais il faut encore qu’il soit voté par les parlementaires.

Sur le cumul emploi-retraite, le gouvernement s’est engagé à ce que la réforme qui plafonne le cumul emploi-retraite en dessous de 67 ans ne s’applique pas aux médecins exerçant en zones sous-denses (ZIP et ZAC). C’est un plus, mais il reste 30 % du territoire qui ne sera pas concerné par cette annonce et cela concernera peu les spécialités médicales en dehors de la médecine générale. Or, on manque de généralistes partout. Se dire qu’en dehors de ces zones, il n’y aura pas de compensation de la perte de la part retraite dans le cumul emploi-retraite, c’est regrettable et cela nuira à l’accès aux soins pour toutes les spécialités médicales.

Au-delà des avancées, il y a surtout une prise de conscience de la ministre de pourquoi les médecins étaient en colère. Les médecins libéraux n’ont cessé de dire – aussi bien sur les réseaux sociaux que lors de la manifestation du samedi 10 janvier dernier – qu’il fallait arrêter de « les emmerder ». C’est insupportable de voir le traumatisme des médecins poursuivis pour des arrêts de travail, pour un nombre d’indemnités journalières supérieur à la moyenne des médecins de leur territoire.

À quoi devez-vous la réussite de ce mouvement ?

Sans aucun doute à l’intersyndicale. Nous avons pu, malgré nos différences, travailler ensemble, et cela a été remarquable. Je crois que c’est pour cela que ça a fonctionné. Et c’est aussi ce qu’ont apprécié les médecins de terrain. Cela prouve que les syndicats ont un rôle majeur à jouer, d’où l’intérêt de se syndiquer.

Ne craignez-vous pas un retour des mesures coercitives via d’autres vecteurs législatifs au Parlement ?

Nous le redoutons, bien sûr, car le budget de la Sécurité sociale et les mesures que nous avons obtenues de la ministre ne vont pas résoudre les problèmes d’accès aux soins. Aujourd’hui, seuls 40 % des généralistes sont médecins traitants. On ne va pas subitement en avoir 70 % ! Et on ne nous a pas annoncé l’arrivée de charters de médecins qui viendraient de l’étranger. La problématique reste donc la même pour les Français.

C’est cela qui nous inquiète. D’autant que nous sommes en période électorale, avec les municipales à venir, puis les législatives et la présidentielle en 2027. Nous voyons les mesures populistes proposées par certains partis politiques, qui vont laisser penser qu’ils vont régler le problème de l’accès aux soins, alors qu’ils en sont responsables ! Il y a aussi les propositions de loi coercitives anti-médecine libérale Garot et Mouiller qui nous inquiètent.

Sur le terrain, les médecins traitants libéraux prennent en charge de plus en plus de patients, y compris en ALD. Les chiffres de la Caisse nationale de l’Assurance maladie (Cnam) le confirment. Ils font le boulot. Mais ce n’est pas à la hauteur des cessations d’activité. Nous avons également une incertitude par rapport à l’arrivée des docteurs juniors, qui constitue une grande attente dans certaines régions. On ne peut pas dire que cette réforme soit sur de bons rails.

L’Intersyndicale nationale autonome représentative des internes de médecine générale (Isnar-IMG) vient d’appeler à la grève illimitée pour protester contre cette réforme et a annoncé quitter les comités de suivi. La quatrième année va-t-elle dans le mur ?

Très clairement, c’est une réforme mal partie. Sous la pression de la Conférence des doyens, de la Fédération hospitalière de France et de la Fédération nationale des centres de santé, nous nous dirigeons vers un système avec des docteurs juniors qui seront salariés. Ce n’est pas comme cela que nous allons inciter à l’exercice libéral…

Aujourd’hui, il y a de nombreuses incertitudes, y compris pour les maîtres de stage, alors que c’est une attente énorme des généralistes en exercice et des élus. Nous allons voir ce que cela va donner. Cela pourrait être une vraie manne. Les seules ressources humaines supplémentaires que l’on peut attendre sont les docteurs juniors. Même si, de toute façon, on ne pourra jamais répondre à toutes les demandes de soins sans une réforme en profondeur de notre système de santé, à l’hôpital comme en ambulatoire.

Le combat mené par l’Isnar-IMG est donc totalement justifié.

Si les engagements pris par le ministère de la Santé ne se traduisent pas rapidement par des mesures concrètes, l’intersyndicale des médecins libéraux est-elle prête à relancer la mobilisation ?

Cela fait très longtemps – je dirais depuis 2002 – que je n’ai pas vu des médecins généralistes aussi déterminés. Dans mon département (la Mayenne), beaucoup de cabinets ont fermé une semaine entière au retour de vacances, cela montre la détermination et la colère des médecins. Si le gouvernement ne dépose pas l’amendement de suppression de la MSO obligatoire – ce qui m’étonnerait – ou si les parlementaires ne le votent pas, le mouvement redémarrera. Et là, cela risque d’être plus dur et plus violent.

Êtes-vous en lien avec ces parlementaires pour tenter de les rallier à votre cause ?

Tout à fait. Nous rencontrons les partis politiques. Il n’y a pas que les sujets dont nous parlons, il y a aussi l’échéance présidentielle l’an prochain. Nous devons réfléchir à notre système de santé, aux transformations à court et long terme que nous voulons engager pour non seulement améliorer l’accès aux soins mais aussi pour aller vers plus de pertinence et de qualité.

Quelles solutions avez-vous identifiées à la CSMF ?

Je crois que les médecins libéraux et hospitaliers doivent travailler ensemble dans le cadre d’un engagement collectif territorial et afin de valoriser les médecins qui s’y engagent. En ambulatoire, nous demandons un espace de liberté tarifaire solvabilisé par les complémentaires pour ces médecins. Nous devons réfléchir à comment améliorer l’accès aux soins, aux adressages, de façon à aller vers plus de pertinence et de qualité. Cela doit aussi se faire avec les usagers, pour une bonne utilisation de notre système de soins. Je fais des gardes de régulation et je suis ahuri par les sollicitations parce qu’un enfant a 38 °C de fièvre alors qu’en dehors de cela, il va bien. Dans la crise que traverse aujourd’hui notre système de santé, je crois que tout le monde est concerné.