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EGORA – Docteurs juniors de médecine générale : « On n’accompagnera pas une réforme qui va à l’échec », prévient le Dr Duquesnel

Alors que Sébastien Lecornu vient d’être nommé Premier ministre et doit former son nouveau gouvernement, l’incertitude politique pèse lourdement sur le chantier de la santé. Dans cet entretien, le Dr Luc Duquesnel, président des Généralistes-CSMF, déplore l’accumulation de réformes mal préparées et l’absence de continuité qui nuisent gravement à l’attractivité de la médecine libérale et au métier de médecin traitant.

 

L’instabilité politique empêche-t-elle la mise en place d’une politique de santé à la hauteur des enjeux ?

Nous attendons notre 12e ministre de la Santé depuis 2017. Depuis lors, personne ne s’est vraiment attaché à engager une réforme de notre système de santé, gravement malade. Il suffit d’interroger les Français pour voir que l’accès aux soins et la qualité des soins se dégradent chaque jour dans notre pays. À la CSMF, nous sommes persuadés que rien ne va changer d’ici à 2027. Aucun responsable politique n’est prêt à prendre des décisions difficiles et à mener un chantier de taille alors qu’arrivent les élections municipales en 2026, puis les élections présidentielles et législatives en 2027. C’est un vrai sujet pour un syndicat réformiste comme le nôtre.

Lors de son premier déplacement, le nouveau Premier ministre a annoncé la création d’un « réseau de 5 000 sites France Santé » à l’horizon 2027. En savez-vous davantage sur ce projet ? Saluez-vous cette annonce ?

Personne ne sait ce qu’il y a derrière ce projet, ce qui laisse la place à toutes les interprétations. Que le Premier ministre s’intéresse à la santé, nous ne pouvons que nous en féliciter ; c’est ce que demandent les Français. Néanmoins, lorsqu’il a fait cette annonce, Sébastien Lecornu se trouvait dans le département pilote des médecins traitants salariés par des centres de santé. Sans critiquer ces structures, on voit bien que les patientèles sont bien moindres qu’en libéral et les structures souvent déficitaires. Si le projet du chef du gouvernement est d’inciter les médecins traitants à aller vers le salariat en centre de santé plutôt qu’en libéral, on va aggraver les problématiques d’accès aux soins.

Pour apporter une solution rapide aux patients des déserts médicaux les plus critiques, le gouvernement Bayrou avait identifié, en juin dernier, 151 « zones rouges » au sein desquelles des médecins généralistes volontaires sont censés se rendre deux jours par mois. Croyez-vous en ce dispositif ?

Cela ne fonctionnera pas dans les 151 « zones rouges » ; peut-être dans certaines, mais pas dans toutes. Il y a plusieurs problématiques. D’abord, il faut rappeler que le médecin volontaire a la responsabilité médico-légale de tous les patients qu’il accepte de prendre en charge dans le cadre de la « solidarité territoriale ». Or, après sa journée de consultations dans une zone rouge, le médecin repart à 200, voire 300 km de là… La continuité des soins est la grande absente de ce projet alors qu’elle est essentielle pour éviter des pertes de chance pour les patients pris en charge, ce qui est très dangereux. Sur le territoire de ma CPTS, il y a une zone rouge. Mais les médecins de mon secteur ont entre 2 000 et 3 000 patients médecin traitant. Ils ont déjà la tête sous l’eau. Ils ne peuvent pas endosser cette charge de travail supplémentaire…

Le problème avec cette mesure, c’est que l’on n’a pas créé de cahier des charges pour faciliter la vie des médecins volontaires et des médecins accueillants. On veut absolument afficher qu’une solution a été apportée dans ces 151 zones. C’est de la communication. C’est la même chose que pour la quatrième année d’internat de médecine générale.

À ce sujet, l’ensemble des syndicats et des organisations représentant la médecine générale, y compris la CSMF, ont dénoncé le montage financier proposé par le gouvernement pour rémunérer les futurs docteurs juniors de médecine générale…

Ce qui a été proposé par le ministère de la Santé est inapplicable pour les futurs docteurs juniors. Le ministère prévoit que ces derniers soient payés par les CHU, que leurs salaires soient versés avec deux mois de retard. La rémunération des docteurs juniors est une usine à gaz qui ne peut pas fonctionner. Comme d’habitude, le gouvernement fait des annonces, mais ne travaille pas sur leur faisabilité alors que nous avions tous proposé une rémunération identique à celle que nous pratiquons pour nos remplaçants.

Appelez-vous au report de cette réforme ?

Si c’est ce qu’a prévu le ministère de la Santé qui doit se mettre en place, oui. On n’accompagnera pas une réforme qui ira à l’échec. Ce qui va se passer c’est l’assurance de voir de nombreux internes de 3e année décider de redoubler pour ne pas devenir docteurs juniors…

Le ministère a conscience que les flux financiers qu’il a envisagés sont impossibles à mettre en œuvre. Nous avons fait une contre-proposition à la DGOS qui, compte tenu de l’absence de ministre, n’est pas en mesure de se positionner. La situation politique n’est pas aidante.

En quoi consiste cette contre-proposition ?

Nous avons proposé que la part de l’assurance maladie complémentaire (AMC) revienne au maître de stage en plus des forfaits déjà annoncés. Ainsi, le docteur junior n’aura plus cela à gérer. Il pourra travailler avec le terminal bancaire de son maître de stage. Il serait toujours rémunéré par le CHU. Les flux financiers envisagés par le ministère ne peuvent que les dégoûter de devenir médecin libéral. Nous appelons donc à les supprimer. En revanche, il ne faut pas recréer le même montage financier pour les MSU. Il faut donner envie à ces derniers de s’engager. Il faut être dans l’incitatif. Si on améliore encore leur rémunération, on aura davantage de candidats.

Le nouveau gouvernement devra présenter son budget de la Sécurité sociale à l’automne. Quelles sont pour vous les priorités ?

Il faut, en priorité, travailler sur cette problématique de l’accès aux soins. On doit s’engager collectivement vis-à-vis de la population, car la situation n’est plus acceptable. Mais il faut valoriser les médecins généralistes qui s’investissent, soit en participant à la permanence des soins, au service d’accès aux soins, en étant membres d’une CPTS ou en devenant maîtres de stage. Il faut également avancer sur cette quatrième année d’internat de médecine générale.

Nous avons compris que l’enveloppe du PLFSS n’allait pas augmenter. Nous pensons, à la CSMF, que l’incitation doit se faire par le biais d’un espace de liberté tarifaire solvabilisé par les complémentaires santé. Si un médecin généraliste s’engage, cela doit lui permettre d’accéder à des dépassements d’honoraires, mais sans que cela augmente le reste à charge des patients.

Un projet de loi contre la fraude envisage de supprimer la possibilité pour les médecins ciblés pour leurs prescriptions d’arrêts maladie d’opter pour la MSAP et imposerait la MSO. Vous dénoncez une telle mesure ?

C’est un vrai scandale. De nombreux médecins que nous avons accompagnés avec la CSMF dans le cadre de la procédure de MSO-MSAP ne devraient pas faire partie des 500 généralistes ciblés. Ils ont des taux de patients arrêtés bien inférieurs à ceux de leurs confrères du groupe témoin. En revanche, ils suivent des patients en arrêt de longue durée, souvent dans le cadre d’accidents de travail ou de maladies professionnelles. Ces patients ont été contrôlés par la caisse, et les arrêts n’ont pas été remis en cause par l’Assurance maladie. Ces médecins ne sont pas des fraudeurs. Ils ont donc choisi la mise sous accord préalable. Mais Catherine Vautrin voudrait supprimer cette possibilité. Cela ne va pas donner envie de devenir médecin traitant.

Le paysage actuel nuit-il à l’attractivité de la médecine libérale ?

Bien sûr. Et cela ne concerne pas que la médecine générale. Je pense que le secteur 2 va également être attaqué très prochainement.