Cet été, Egora revient sur les grands procès qui ont impliqué des médecins. En 2008, Maxime Walter, un jeune espoir du cyclisme décède à l’hôpital Hautepierre de Strasbourg, trois jours après une terrible chute de vélo. Cinq ans plus tard, le chirurgien pédiatrique qui était d’astreinte ce jour-là est condamné pour homicide involontaire. Il avait fait le choix, à distance, de ne pas opérer l’adolescent de 15 ans blessé à la rate. Un choix qu’il a dû justifier au cours d’un procès très médiatique qui s’est tenu en 2015 à Strasbourg.

 

Que s’est-il passé entre le 21 et le 23 septembre 2008 au service de Pédiatrie de l’hôpital Hautepierre de Strasbourg ? Pourquoi, Maxime Walter, un adolescent atteint à la rate n’a-t-il été opéré que le lendemain ? Pourquoi le chirurgien d’astreinte ne s’est-il déplacé que 4 heures après l’arrivée du garçon ? Pourquoi est-il rentré chez lui après l’avoir vu ? Ce sont toutes ces questions qui ont été au centre de trois jours de débats au tribunal de Strasbourg.

Ce dimanche de septembre, Maxime Walter, 15 ans, jeune prodige du cyclo-cross s’entraine dans une forêt strasbourgeoise avec son père quand il chute. Tombé sur le guidon, il se plaint immédiatement de terribles douleurs dans le bas ventre. Le jeune homme est conduit aux urgences du CHU de Hautepierre, où on lui diagnostique une lésion importante de la rate. Ce jour-là, le docteur Raphaël Moog est le chirurgien d’astreinte. Il est appelé en milieu de journée pour être mis au courant du cas de Maxime et ordonne un scanner, qui révèle une lacération de la rate de grade 4. Toute l’équipe se prépare pour aller au bloc et le chirurgien est appelé. Mais lorsqu’il obtient les résultats du scanner le Dr Moog ordonne une transfusion. Le chirurgien veut à tout prix éviter la splénectomie, malgré les avis de ses confrères. “Vous êtes l’auteur d’une publication, traitement non opératoire de la rate, en 2004. Vous connaissez que le risque d’une lacération de grade 4 est très élevé, compte tenu des possibilités d’hémorragie”, lance la présidente du tribunal au médecin. “L’intérêt de préserver la rate est important chez les enfants”, se justifie le prévenu.

 

Les analyses de sang sont critiques

A 14h30, le jeune garçon est transfusé. Il souffre énormément et est très pâle. Malgré les transfusions, l’état du garçon n’évolue pas, sa tension chute et les analyses de sang sont critiques. Il est plus de 18h quand le chirurgien arrive à l’hôpital pour ausculter le patient et il ordonne la poursuite de la transfusion. A 18h30 un confrère lui indique que Maxime est stable. Le chirurgien rentre chez lui.

A partir de 20h, l’état de Maxime Walter se dégrade, les médecins constatent des troubles de la coagulation. Appelé dans la nuit le chirurgien d’astreinte ordonne une embolisation de l’artère splénique et revient au chevet du patient pour lui masser des jambes. Il rentre chez lui à 4 heures du matin et est rappelé une heure et demie plus tard. Cette fois, il procède à une laparotomie et nettoie la cavité abdominale mais l’état du garçon empire et il fait un premier arrêt cardiaque. A 10h, le lundi matin, le chirurgien procède finalement à l’ablation de la rate. Il est trop tard Maxime Walter décède le mardi 23 septembre peu avant minuit. “Est-ce que vous pensez que vous avez prises toutes les mesures pour éviter le décès de Maxime ?”, demande la magistrate. “Je pense qu’on a respecté toutes les recommandations. Mais il y a eu un problème de coagulation, qui fait que le cas n’a pas évolué comme la littérature le laissait prévoir.”

 

Le chirurgien défend ses choix

Pour les experts, le constat est clair, il aurait fallu que le chirurgien se déplace immédiatement et, si le choix d’un traitement non opératoire était valide au début, le chirurgien aurait quand même dû aller au bloc bien plus tôt. Les choix du docteur Moog ont conduit au décès de l’adolescent, pour la justice. C’est pour cela, qu’il est le seul, devant le tribunal de Strasbourg à devoir s’expliquer.

Le chirurgien, lui, défend ses choix. Quand on lui demande pourquoi il ne s’est pas rendu plus tôt au chevet du garçon, il répond qu’un médecin d’astreinte ne peut pas se déplacer à chaque appel. Il assure que les éléments qu’on lui a donnés ne lui permettaient pas de déduire que l’état du garçon était si grave. Pour lui, Maxime était sous la surveillance de deux médecins séniors, donc parfaitement bien suivi. “Depuis cette affaire, je me déplace systématiquement. Je fais moins confiance aux rapports des gens sur place”, confie le médecin à l’audience.

 

Un match de foot ce dimanche là

Pour la défense, une autre raison a retenu le Dr Moog loin du CHU : un match de football. Le chirurgien est vice-président et entraîneur du club de Truchtersheim, qui jouait un match important ce dimanche-là. “Le match commençait à 15h. Ce qui explique qu’à 15h34, le Dr Moog ne réponde pas, mais rappelle à 15h51, car c’est la mi-temps. Le FC Truchtersheim a remporté ce match. Il faut bien fêter la victoire. C’est aussi ce qui explique que le Dr Moog ne se soit rendu que vers 18h30 au chevet de son patient, et non à 16h30 comme il essaie de nous le faire croire”, plaide l’avocat des parties civiles. Pourtant, selon la géolocalisation de son téléphone, le chirurgien n’a pas bougé de son domicile.

Pendant deux jours d’audiences médecins, experts et collègues du Dr Moog se sont succédé à la barre et se sont replongé dans les résultats d’analyses de Maxime Walter pour tenter d’expliquer ce cas si complexe. Lors des auditions de ces témoins, la présidente du tribunal a tenté de savoir si les choix du Dr Moog étaient justifiés. Unanimement, les collègues du chirurgien ont botté en touche, répondant qu’il était impossible de se prononcer, que chaque décision prise l’était en fonction d’un nombre très variable de paramètres. “Ca dépend” a été le maître mot de ces auditions. Le Pr Becmeur, chef du service du Dr Moog, a pour sa part indiqué à la président qu’elle “ne pouvait pas comprendre” ce qu’il se passe dans un bloc opératoire quand deux chirurgiens opèrent de concert.

 

“Je veux qu’il se remette en question”

Puis, ce sont les proches du garçon qui ont été appelé à témoigner. Laura Walter, 25 ans, sœur de l’adolescent a pris la parole. “Ça fait deux jours qu’on parle de chiffres. J’aimerais qu’on ait un peu plus un côté humain. Je ne demande pas que les médecins pleurent avec nous pour quelqu’un qu’ils ne connaissent pas. Mais à l’hôpital, on a dû pratiquement forcer la porte de la chambre de Maxime pour le voir. Je voudrais qu’on remette un peu d’ordre dans ce système parce qu’il y a un sacré bordel, ça ne devrait pas se passer comme ça dans les hôpitaux aujourd’hui.” En pleurs, la jeune femme continue : “Je ne pense pas qu’on en serait là aujourd’hui si le Dr Moog nous avait dit: “j’ai essayé, j’ai fait une erreur”. Je ne veux pas qu’il aille en prison. Quand je le vois aujourd’hui, je me dis qu’on va peut-être détruire la vie de quelqu’un, je ne veux pas ça. Je voudrais juste qu’on soit sûr qu’il se remette en question.”

Puis, c’est au tour du père de s’exprimer : “Ce que je constate aujourd’hui, c’est qu’il n’y a aucune remise en question. Et d’ailleurs, tous les médecins viennent le soutenir aujourd’hui, parce que lorsqu’on pointe des dysfonctionnements, comme la différence entre la garde ou l’astreinte… Mais alors, ils ne répondent pas à la même justice que nous, les médecins ?” Le père poursuit : “Toute l’après-midi, ça n’a été que poches, après poches, après poches… On découvre notre enfant avec les yeux qui partaient dans tous les sens qui ne nous reconnaît plus, accroché au brancard et qui crie “aidez-moi”, “aidez-moi”… Ma femme part à 17h pour revenir vers 18h30 car elle ne supportait plus les cris.”

 

“Une accumulation de fautes simples”

Ces témoignages, au troisième jour de procès, ont ébranlé la salle d’audience, juste avant le réquisitoire. “L’accumulation de fautes simples, négligences, constitue une faute caractérisée, une faute aggravée, c’est une jurisprudence constante de la Cour de cassation. Et ça s’applique à cette affaire, la suite de négligences a provoqué une faute caractérisée”, a clamé la procureur réclamant dix-huit mois de prison avec sursis et deux ans d’interdiction d’exercer.

Puis, ce sont les avocats du chirurgien qui ont pris la parole. “Sur sa personnalité, il est introverti c’est vrai. Il n’exprime pas facilement ses sentiments. Un témoin a rappelé qu’il était taciturne. Mais est-il jugé sur son introspection ? On le traite de médiocre hier. Ce n’est pas lui qui va le dire, mais il est sorti major de sa promotion. Avec ça, il s’est consacré à la médecine publique, il gagne 5 à 6000€ par mois soit 3 à 4 fois moins que ce qu’il aurait pu gagner en libéral. (…) On le dit médiocre mais il pratique 600 opérations par an ! Sans aucun problème, sauf l’affaire, terrible, qui nous réunit.”

 

Des regrets

Après trois jours d’audience, le prévenu, si discret pendant toute la durée du procès, est invité à prendre la parole. “J’ai donné l’impression de ne pas avoir de regrets. Ce n’est pas le cas. Je regrette ce qu’il s’est passé, je regrette de ne pas avoir appelé le service en soirée. Je voulais vraiment vous dire à quel point j’étais désolé de ne pas avoir pu sauver Maxime.” Des regrets tant attendus par la famille, qui arrivent peut-être un peu trop tard…

Trois semaines plus tard, le délibéré tombe, le Dr Raphaël Moog est reconnu coupable d’homicide involontaire par imprudence ou négligence et condamné à un an de prison avec sursis, sans interdiction d’exercer. Pour la famille Walter, la peine n’est pas assez lourde, c’est la déception. Et, fait rarissime, le parquet a fait appel de la décision.

Le 18 mai dernier, la Cour d’appel de Colmar a donc rouvert le dossier de Maxime, pour se reposer les mêmes questions. Le parquet, cette fois a requis deux ans de prison avec sursis et une interdiction d’exercer de 5 ans avec sursis. Le jugement est attendu pour le 14 septembre.

 

Source :
www.egora.fr
Auteur : A.B.

 

[Avec Rue89strasbourg.com, Lemonde.fr et Dna.fr]