//Thomas Lilti : “Rivalité, individualisme, bachotage… Ce n’est pas la bonne façon de former les médecins” 5

 

Egora.fr : Quels souvenirs gardez-vous de votre première année de médecine ?

Thomas Lilti : Je me souviens très bien de la première journée à la fac des Saints-Pères. Je suis un peu stressé. J’arrive du lycée, j’ai grandi en banlieue… Il y a deux découvertes en même temps : l’Université et Paris. Ce dont je me souviens, c’est l’entrée dans l’amphi, comme dans le film : il y a beaucoup de monde, et plus beaucoup de places. Je m’assois à côté d’une étudiante et on sympathise tout de suite. J’ai ce sentiment qu’il faut vite que je trouve des amis. Je découvre une forme d’anonymat que je n’avais pas connu jusque-là.

Je garde un souvenir assez positif de cette année, parce que j’ai eu mon concours du premier coup. Je n’avais pas l’habitude d’être dans les tout meilleurs élèves, je me suis un peu révélé dans cette première année. Néanmoins, je garde le souvenir de beaucoup de solitude face à l’immensité de la charge de travail. On a beau se faire des amis, on se sent très seul. Je n’ai pas connu cette histoire d’amitié totale qui est dans le film. Les longues soirées à la bibliothèque, aller manger seul au resto universitaire, puis bosser dans ma chambre tout seul jusqu’à pas d’heure… C’est pesant et assez violent quand on a 17-18 ans.

 

Comment avez-vous préparé le film ?

Le temps de l’écriture, j’ai emmagasiné tous mes souvenirs, toutes les anecdotes tout en gardant en tête ce je voulais raconter : l’absurdité de ce concours, déconnecté des réalités de la pratique médicale future ; la façon dont on sélectionne les étudiants et les médecins de demain.

Je suis retourné sur les bancs de la fac. Ce film, j’ai voulu…

le tourner là où j’ai fait ma première année, dans une des facs les plus symboliques : Paris-V Descartes, rue des Saints-Pères. Rien n’avait changé, à part Vigipirate et la cafétaria qui a été rénovée. Les amphis étaient les mêmes, les étudiants aussi. J’avais l’impression de me retrouver 20 ans en arrière. J’ai dû y aller au moins une dizaine de jours pour écouter les cours, observer les jeunes gens. Je suis allé les rencontrer au tutorat, à la scolarité… tout en essayant d’être assez discret, pour pas que ça se sache que j’allais faire un film.

Je me suis entouré de beaucoup d’étudiants en médecine pour préparer le film : pas des première année -ils sont obsédés par leur travail, il ne faut pas les déranger – mais des 2ème, 3ème, 4ème année. Tous les figurants que vous voyez dans le film sont des étudiants en médecine. J’ai passé beaucoup de temps avec eux.

 

Votre film est une critique de la Paces, qui ne fait qu’éliminer les candidats, parfois de façon violente : on voit d’ailleurs un étudiant qui sombre… Comment rendre la sélection plus humaine ?

Je n’ai rien inventé : les doyens le disent que c’est une boucherie pédagogique. Le film est politique, il assume la critique d’un système mais tout le monde est d’accord sur ce qui ne fonctionne pas. Quelles sont les solutions ? C’est compliqué, mais il y en a. On pourrait déjà supprimer les QCM, qui ne font que favoriser les élèves ultra-scolaires et le bachotage. Pourquoi on ne sélectionne que sur des matières scientifiques ? Pourquoi il n’y a aucune dissertation ? Pourquoi on ne demande jamais à un médecin d’écrire, de rédiger? C’est assez délirant. On nous dit que c’est trop long, trop difficile de corriger… Mais on est bien capable de le faire au bac! Pourquoi il n’y a pas d’oraux? Pourquoi on ne rencontre pas les étudiants? On méprise tant que ça les jeunes qui viennent passer leur première année de médecine? Je suis convaincu que ceux qui ont leur Paces aujourd’hui, de toute façon ils auront leur concours quelle que soit sa forme car ce sont des gens brillants. Mais c’est injuste pour tous les autres qui ratent le concours de quelques places.

Le plus grave, c’est que ce concours, ce n’est pas la bonne façon de former les médecins de demain. Il est fait de rivalité, de compétition, de bachotage, il participe à la reproduction des élites (en 2ème année, quasiment 50% des étudiants ont au moins un de leur parent qui est médecin) et est déconnecté de la pratique médicale…

On injecte dans le cerveau de ces étudiants un petit quelque chose qui risque d’abimer…

le développement de ce que sont les qualités humaines d’un bon médecin. Amenons un peu d’humanité, amenons les humanités dans la formation médicale, dès le départ, et peut-être que nous aurons des médecins plus ouverts sur le monde. Continuons à les former sur des critères que l’on retrouve dans la société d’aujourd’hui (individualisme, compétition) et on aura des médecins qui ressemblent à ça. Pourquoi il n’y a pas de médecins dans les campagnes ? A l’hôpital public ? Tout n’est pas expliqué par la Paces, mais je pense que cette sélection délirante de la première année est un début de réponse.

 

Vous mettez en scène deux personnages : l’un qui est capable de tout apprendre par cœur, et il y a beaucoup à apprendre en médecine, et l’autre qui gaspille un peu son énergie à essayer de comprendre…. Lequel des deux fera le meilleur médecin ?

Je ne sais pas, personne ne le sait. Mais je suis convaincu que ce n’est pas en pressurisant les jeunes gens, et en ayant un concours qui favorise ceux qui ont les codes du savoir, qui ont un héritage culturel, social, qu’on forme les meilleurs médecins. L’idée que c’est si on est capable de supporter la pression de cette première année, on sera capable de supporter la pression imposée de la pratique médicale, je n’y crois pas!

Benjamin, l’un de mes deux personnages principaux, il n’a pas envie d’être médecin. Il a beau être le meilleur du monde pour apprendre, avoir des aptitudes supérieures pour répondre à des QCM… Il n’est pas fait pour ça, il n’a pas ça en lui. Donc le problème est réglé : il ne faut pas qu’il soit médecin, car il sera un mauvais médecin. Je pense que c’est le personnage d’Antoine qui fera le meilleur médecin : même s’il lui manque quelques aptitudes, il est porté par cette envie d’apprendre, de savoir. Le goût pour la pratique de ce métier fera de lui un bon médecin.

 

Certains de nos lecteurs vous répondront qu’il faut être fort pour être médecin…

C’est un argument qui légitime ceux qui ont réussi. Moi je l’ai réussi le concours de première année. Aujourd’hui je ne pratique pas la médecine : je n’étais…

pas fait pour devenir médecin. Je n’étais pas un mauvais médecin, parce que j’avais des compétences pour comprendre ce qu’on apprenait, de faire un diagnostic, d’examiner un malade, d’emmagasiner un savoir. Néanmoins je n’étais pas porté par cette chose-là. Il aurait mieux valu que je ne fasse pas médecine. Mais quand on réussit ce concours, on ne s’arrête plus… Peut-être que si j’avais été sélectionné autrement, j’aurais peut-être compris que j’étais pas fait pour ça. Il y a plein de gens qui sont mis de côté et qui auraient fait de très bons médecins et au contraire il y a plein de gens qui sont très doués pour les études de médecine et qui ne font pas pour autant de bons médecins.

 

Qu’avez-vous pensé de “De Chaque instant”, le documentaire de Nicolas Philibert sur la formation des infirmières, qui vient de sortir ? Pensez-vous avoir suscité l’intérêt pour la formation des professions de santé avec “Hippocrate”?

J’ai adoré ce documentaire. C’est magnifique de rendre hommage à l’enseignement du soin infirmier. Il y a des portraits incroyables. On sent la douleur, la difficulté, la violence de cet enseignement qui se fait de manière très hiérarchique, chez les médecins comme chez les infirmiers. Le métier est violent, la pratique est violente, les conditions de travail sont violentes et en plus, la façon dont c’est enseigné est brutale. C’est vraiment un point commun et c’est très bien montré dans le film de Nicolas Philibert.

Après je ne peux pas dire que j’ai ouvert la voie à Nicolas Philibert. C’est un très grand documentariste qui avait du succès bien avant moi, avec un regard incroyable. Il n’a pas besoin de moi pour s’intéresser aux infirmières…

Ce que j’ai montré, c’est qu’on pouvait faire des films de divertissement sur le monde médical et hospitalier. On peut traiter de sujets sérieux, difficiles, douloureux de façon ludique, sans perdre la dimension politique et sociale. Mes films ont rassuré sur cette possibilité.

 

Quel message adressez-vous à ces dizaines de milliers d’étudiants qui vont rentrer dans l’arène de la Paces dans quelques jours ?

J’ai envie de leur dire : vous savez, il y a 80% de gens qui échouent. Si vous échouez, ce n’est pas que vous êtes nul, que vous n’êtes pas fait pour être médecin. Ça ne dit rien de vos…

compétences, de vos qualités humaines. Si vous avez le goût de l’autre, des métiers de soin, d’aide à la personne et que vous échouez à la Paces, tournez-vous vers un autre cursus. Il n’y a pas que médecin, pharmacien ou dentiste. Il y en a d’autres des métiers… dans la santé, dans l’éducation. Il n’y a pas que médecin pour faire vivre ces qualités humaines. Battez-vous, mais si vous n’y arrivez pas ce n’est pas que vous n’êtes pas fait pour ça. Entre le 299eme qui est reçu et le 300eme qui n’est pas reçu, c’est totalement injuste de toute façon. Les métiers d’altruisme ce n’est pas donné à tout le monde, moi par exemple je ne suis pas sûr que j’étais fait pour ça.

 

Source : www.egora.fr
Auteur : Aveline Marque

2018-08-31T10:02:31+00:0031 août 2018|EGORA news|0 Comments

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