//Un généraliste décrypte les codes religieux des patients

Rédigé en binôme par les Drs Paul Frappé (président du conseil scientifique du congrès de la médecine générale) et David Dahan, dont il a dirigé la thèse, un ouvrage* se penche sur les trois principales religions monothéistes. Le livre se donne l’ambition d’éclairer les médecins généralistes sur les différentes pratiques qui peuvent être habituelles chez leurs patients, “pour une prise en charge adaptée au contexte de vie de chacun”. A consulter, en ce début de Ramadan.

 

Egora : Est-ce parce que vous avez constaté un manque parmi votre entourage, que la nécessité de rédiger un ouvrage pour les médecins généralistes s’appuyant sur une culture religieuse de base a émergé ? 

Dr Paul Frappé : Oui. Il y a un manque aussi bien dans la formation que dans l’exercice. Le terrain est délicat à traiter de la manière la plus neutre et laïque possible. L”objectif de cet ouvrage est d’emprunter un point de vue presque ethnologique, sociologique, et pas seulement réglementaire. Les seuls documents dont on disposait jusqu’ici étaient soit très réglementaires, soit très érudits. Sans rentrer dans la spiritualité, je pensais qu’il y avait quelque chose d’autre à apporter aux praticiens. Cet ouvrage est un petit livre d’aspect pratique que l’on peut consulter facilement.

Mettez-vous en cause la sélection très scientifique des internes qui pourrait les amener à se détourner d’un certain humanisme ou intérêt pour la chose religieuse ?

Je ne pense pas.  Je ne crois pas qu’une sélection scientifique enlève une part d’humanité aux étudiants qui résultent de la sélection. Le côté scientifique donne un aspect un peu opposable à la sélection, qui se fait sur quelques jours. Il permet de justifier cette sélection, mais je pense que cela n’enlève rien au caractère humain des étudiants. Cela n’empêche pas qu’il faille conserver une dimension “sciences humaines” dans la formation, précisément pour montrer qu’il s’agit d’un aspect important de l’exercice. Je ne pense pas que cela doive participer à la sélection des internes, mais cela contribue à leur instiller cette dimension humaine, anthropologique, sociologique de l’exercice de la médecine.

Votre livre s’adresse aux médecins généralistes, ceux qui rentrent dans les maisons. Nombre de vos observations sont liées à l’habitat, à la manière de vivre. Et aux erreurs à ne pas commettre lorsqu’un médecin généraliste va chez les gens.

Oui, cela relève de mon expérience personnelle. C’est un privilège que nous avons, de pouvoir rentrer dans les maisons, les cercles familiaux, et de découvrir d’autres cultures sans aller au fin fond de l’Amazonie, et pourtant, parfois, de se sentir tout autant étranger, d’être gauche dans sa manière  de faire. Est-ce que je dois retirer mes chaussures si je vois tout le monde en chaussettes, est-ce que cela participe d’une signification ? Ou bien se rendre compte que les murs sont dénudés chez les patients de culture musulmane. Cela n’a pas à voir avec la précarité, mais plutôt avec la culture. Ces remarques concrétisent les dimensions culturelles liées à la religion. Il me paraissait important de les rapporter.

D’où, des modes d’expression différents concernant la souffrance, la peine, le deuil.

Oui. J’ai voulu donner quelques clefs pour comprendre. De la même qu’il y a autant de manières de faire de la médecine que de médecins, je pense qu’il y a autant de manières de vivre sa religion que de personnes. J’ai voulu rapporter certains éléments qui, dans quelques situations, permettent de comprendre, d’éviter les maladresses que l’on regrette ensuite. Je prends l’exemple de l’IVG. Toutes les religions condamnent l’IVG, mais en fait, chacun le vit comme il peut, quand il peut. Certaines personnes peuvent vivre cette conviction différemment lorsqu’elles sont confrontées à la situation, elles écrivent leur spiritualité dans le cadre religieux. Il y a des clefs. Même si l’IVG est condamnée par toutes les religions, elle peut ne pas être considéré de la même manière dans le judaïsme et l’Islam avant le 40ème jour, car symboliquement, il s’agit de dates butoir. Mais surtout, j’espère que cet ouvrage ne sera pas utilisé pour cataloguer les personnes, mais au contraire, pour dialoguer, aller plus profondément dans la recherche individuelle de chacun.

A qui s’adresse votre ouvrage ?

Avec David Dahan, dont j’ai dirigé la thèse, nous l’avons écrit en pensant aux médecins généralistes, mais aussi à qui le trouvera utile. J’ai des patients qui ont été intéressés, cela les a éclairés sur le médecin, son rôle vis-à-vis des patients. Des étudiants et des médecins d’autres spécialités ont été aussi intéressés par le manuscrit. Ils ont découvert des choses.

Du côté des hospitaliers ?

Ils sont à la fois plus et moins avancés sur ce sujet que les médecins généralistes. Pour eux, les questions se sont déjà posées de manière forte et plus précoce. Ils disposent déjà d’une forme de réglementation, il y a un livret d’accueil des patients, des aumôneries dans les structures hospitalières. Mais la médecine libérale se situe un peu en dehors de ces directives et cet ouvrage tente de combler ce déficit, tout en amenant une dimension différente. J’ai tenté de mettre un peu “autre chose”, qui concerne aussi les hospitaliers.

 

* Traditions et cultures religieuses en médecine générale. Repères pratiques. Paul Frappé, David Dahan, préface du Dr Patrick Bouet, président du Cnom. Global Media Santé. 12 euros.

 

Source :
www.egora.fr
Auteur : Catherine Le Borgne

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2018-07-06T18:18:47+00:006 juillet 2018|EGORA news|0 Comments

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