//Trois scenarios pour éviter la catastrophe

Nicolas Revel, Claude Evin, Didier Tabuteau, Olivier Veran, Jean-François Thébaut, Claude Le Pen, Jean-Paul Ortiz… Ces experts du monde de la santé ont tous répondu à la même question : quel avenir pour notre système de santé à l’horizon 2030 ? Alors que les dépenses de santé pèsent de plus en plus sur le budget de l’Etat et que les géants du Web partent à l’assaut du marché, risque-t-on de perdre le contrôle ? Solange Ménival et Roland Michel, du think tank Stratégie Innovations Santé, livrent une étude prospective basée sur 45 auditions. Les trois futurs possibles s’écrivent maintenant.

 

Egora.fr : Quel est l’enjeu de cette étude prospective sur le système de santé à l’horizon 2030 ?

Roland Michel : Nous sommes confrontés à une grande interrogation : les Etats-Nations auront-ils la capacité de continuer à financer les systèmes de santé au regard à la fois de l’augmentation des besoins (augmentation de l’espérance de vie, poids des maladies chroniques) et de la révolution scientifique et technologique (nanotechnologie, biotechnologie, informatique, sciences cognitives…) qui modifie complètement la donne ? Avec les thérapies ciblées, par exemple, on a des molécules qui guérissent mais dont le coût est incroyablement élevé…

On est devant un nouveau paradigme de santé. Les dépenses de santé ne cessent d’augmenter. Elles représentaient 4% du PIB en 1960 en France et on est aujourd’hui à 12%. En 2017, les dépenses de soins ont progressé de 3.1%.

Aux Etats-Unis, ils en sont à 18% du PIB consacré à la santé, avec en même temps des inégalités considérables. En Angleterre, il y a 4-5 ans, Cameron a décidé de maintenir les dépenses de santé mais de ne plus les augmenter car l’argent consacré à la santé, c’est autant d’argent que l’on ne peut pas consacrer à d’autres missions : la défense, la justice, l’éducation…

 

Comment ont émergé ces trois scenarios ?

Le 1er scenario (“le changement sans rupture”), c’est celui des gouvernements successifs. Les lois antérieures ont abordé la prévention, la santé primaire, mais rien n’a vraiment bougé car le système est très hospitalo-centré. Même s’il y a désormais, je pense, une prise de conscience.

Le scénario 2, celui d’une voie transformatrice du système de santé, nous a été inspiré par nos rencontres avec les mutuelles (MNH, VYV…). Les grandes mutuelles, qui se sont mises à acquérir des plateformes e-santé, sont en train de se préparer à changer de métier, de se positionner comme opérateur de soins.

Quant au 3ème scenario, celui de la grande vague disruptive, c’est un risque qui nous est apparu comme évident avec le temps. On avait le sentiment au départ que c’était quelque chose qui pouvait se passer, mais dont on doutait. Et en définitive, les informations qui arrivent montrent que le scenario se crédibilise. Ce qui m’a frappé, c’est que les interlocuteurs que nous avions -professionnels, industriels, mutuelles, assurances…- prêtaient à ce scenario une concrétisation possible.

 

Concrètement, qu’est-ce qui nous attend dans ce 3ème scenario ?

Il se base à la fois sur la révolution technologique et sur les stratégies des acteurs que sont les GAFAM [Google, Apple, Facebook, Amazon, Microsoft, NDLR] et les BATX [Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi]. Il y a déjà Microsoft, car il y a besoin du traitement de data. Amazon vient de se positionner sur le marché de la santé aux côtés de Warren Buffet et JP Morgan, en commençant par leurs propres collaborateurs (500.000 personnes). Apple veut rassembler les dossiers médicaux dans des applis carnets de santé… Les GAFAM ont décidé de se lancer dans la santé.

Il suffit d’une fine couche logicielle pour que le système de santé se transforme, s’ubérise, nous disait Joël de Rosnay [scientifique, prospectiviste et écrivain, NDLR]. D’une manière ou d’une autre, on va fonctionner avec des plateformes e-santé : c’est un outil. Ou bien on est en capacité de maitriser ces plateformes, reliées aux objets connectés, pour une prise en charge individuelle (suivi des pathologies) et collective (suivi populationnel), et de rattraper le retard que nous avons pris, ou bien ces outils constituent un cheval de Troie pour les GAFAM.

Il y a également des hub santé qui sont en train de se développer au niveau mondial. Les pays du Golfe développent des plateformes de très haut niveau pour faire du tourisme sanitaire. De la même façon, au Maroc se développe des hub santé en direction de l’Afrique. Ce sont des plateaux techniques très pointus, avec traitement de données, qui permettent de soigner au plus haut niveau de la science. Ces phénomènes sont identifiés par les industriels, comme Alcatel-Lucent.

A terme, nous Français serions amenés à développer des hub santé en direction de la population mondiale. Ce qui a déjà commencé de façon modeste dans les hôpitaux du Nord-Pas de Calais en direction de l’Angleterre.

A partir du moment où il y a du big data, de l’intelligence artificielle -dont on a besoin car c’est un progrès- et que les entreprises sont mondiales, la santé devient un enjeu mondial. Et il est tout à fait imaginable que nous perdions la maitrise de ces outils : c’est l’hypothèse du scenario 3.

 

Quel est le scenario le plus souhaitable et comment y parvenir ?

C’est un scenario dans lequel nous arrivons à garder la maîtrise de notre système de santé, dans lequel nous gardons les valeurs de solidarité et d’égalité portées après 1945, et dans lequel nous sommes en capacité d’intégrer les innovations au service de toute la population.

Dès lors que l’Etat français n’est pas en mesure d’investir autant qu’il le faut, ça veut dire qu’on rentre dans un scenario 2 : un scenario public-privé dans lequel la dimension non lucrative occupe une place très importante, d’où les mutuelles.

Les annonces gouvernementales parlent actuellement d’une transformation du système de santé. Mais on est limité par la dépense et ça ne va pas assez vite ! Le statut actuel des hôpitaux ne se prête pas à une dynamique du système, il faudrait aller vers des Epic (établissement public à caractère industriel et commercial). Si on se compare à d’autres régions européennes, comme le Pays basque espagnol (2.5 millions de dossiers patient informatisés ouverts en moins de 5 ans, des centres de santé qui font du suivi individuel complet et du suivi populationnel, voire de la médecine prédictive) on a pris un retard colossal en soins primaires.

Il faut à la fois financer la transition du système pour empêcher une crise majeure de l’hôpital et assurer le financement de la transformation, la capacité à utiliser pleinement les outils. Et quand on voit le temps qu’on a mis pour développer la télémédecine, ça interroge beaucoup… Le DMP, n’est-ce pas un outil déjà dépassé ? Sera-t-il en capacité de pouvoir être relié aux objets connectés ? On met tellement de temps à mettre en place les innovations que c’est déjà une guerre au passé. Il faut que nous soyons au rendez-vous de 2030. Ça nécessite des moyens qui découlent d’une alliance public-privé.

 

Source :
www.egora.fr
Auteur : Aveline Marques

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2018-05-30T16:39:33+00:0015 mai 2018|EGORA news|0 Comments

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