//HISTOIRE – Priape, le médecin malgré lui

Antiquité – Priape est victime de son physique et du sermon des hypocrites. Sa fonction sacerdotale de médecin est vouée à la fécondité des hommes et des femmes qui l’exclut de toute forme d’érotisme ou d’étreintes physiques.

 

La société romaine est placée sous le joug d’une culture qui idéalise la virilité, la vitalité et la santé, tandis qu’elle stigmatise la maladie, la vieillesse, la soumission et la difformité. La pérennité de l’Empire est vouée à entretenir la puissance et la transmission du patrimoine. Dans ce dessein, l’infertilité est une terrible maladie qui angoisse tous les Romains. La crainte de l’impuissance masculine est même une obsession chez les jeunes hommes.

Il nous a paru opportun de mettre en exergue une phrase extraite d’une épigramme de Martial qui atteste cette inquiétude : « Carior est ipsa mentula ». L’expression se traduit par « mon pénis est plus précieux que ma vie ». Quelle que soit la véracité du fond, ce témoignage évoque à lui seul le sens profond de tous les textes antiques, en révélant la crainte de la société à l’égard de la perte du pouvoir et de sa fertilité.

Ce régime de la peur de la maladie a longtemps constitué la vie ordinaire des jeunes mères les plus en vue, qui vouent publiquement un culte à Priape. Les invocations et les prières sont proclamées devant une stèle ou un autel dédié. Au quotidien, leurs suppliques sont adressées au dieu céleste en portant un bijou à son effigie pour appeler sa bienveillance. Il faut comprendre que la conception de la médecine reste étroitement liée au système de croyances religieuses et du rapport à la superstition propre à la culture romaine.

 

L’ordonnance du bien

La présence physique de Priape fournit une protection quotidienne contre la mort et les maladies. Il accorde ainsi un rôle préventif pour lutter contre l’importante mortalité infantile. Au cours de la puberté, les enfants sont notamment protégés par le port d’une amulette ithyphallique. Celle-ci attire le regard du fascinateur malveillant pour l’empêcher de se fixer sur sa victime. Selon Pline, les amulettes sont des remèdes utilisés en médecine, science qui n’est jamais dissociée de la religion. La perte de la virilité plonge le malade dans une profonde déréliction. Martial admet dans ses Épigrammes « Crede mihi, non est mentula quod digitus », soit « crois-moi, on ne commande pas à cet organe comme à son doigt ».

Le désarroi, la douleur physique et morale ôtent toute envie de vivre au malade. Pour soigner l’angoisse de la panne virile, chronique ou passagère, Priape est le premier médicament administré au souffrant. Les prières, les offrandes et les invocations offrent un traitement curatif efficace. Dans Le Satyricon, l’auteur antique nous enseigne comment le Dieu a traité l’impuissance d’un malade. Encolpe décide d’aller se faire soigner chez Œnothéa, prêtresse de Priape. Cette dernière lui enfonce dans l’anus un fascinum* en cuir enduit d’huile et de poivre, puis elle bat son scrotum avec une botte d’orties vertes. Le traitement offre une guérison rapide à Encolpe qui retrouve son sexe de nouveau revigoré.

Bien qu’il soit encore difficile d’évaluer la véracité exacte de ce roman satirique qui a été semblablement rédigé par Pétrone, il traduit le portrait d’un patient original qui souffre d’une conduite immorale. Il « eut le tort » de ne pas suivre à la règle les remèdes prescrits, il se trouve donc être le premier responsable de certains troubles qui se produisent et l’affectent. En conséquence, pour bénéficier de l’efficacité des soins, il doit être philosophe, superstitieux, religieux, il doit avoir une vie équilibrée, modeste, et savoir composer avec les prêtresses ou avoir de l’humour.

 

Un dieu exhibitionniste

Dans la tradition mythologique romaine, Priape est le dieu de la fertilité végétale et de la fécondité des hommes et des animaux. Il est le fils d’Aphrodite, déesse de l’amour, et de Dionysos, dieu du vin. Selon la légende, Priape est abandonné à la naissance par sa mère à cause de son horrible « difformité ». Un mauvais sort l’a affublé d’un membre viril disproportionné en perpétuelle érection. La déformation de son sexe masculin permet de l’identifier en toute circonstance et en tout lieu. Ses fonctions protectrices sont très variées, il est le dieu champêtre de la fécondité et de la prospérité. Mais c’est également le dieu de la bonne fortune, qui protège contre le mauvais sort. Son rôle est à l’origine restreint aux jardins et aux vergers, où sa présence est marquée d’une branche de figuier plantée dans le sol. Cependant, sa popularité lui offre l’occasion de pénétrer tous les milieux, il s’immisce dans tous les foyers, des plus modestes aux classes les plus aisées. Des statues, des stèles, des bas-reliefs investissent tous les espaces de la demeure privée ou publique (atriums, forums, magasins…). Son champ de protection s’élargit pour accompagner tous les lieux révélant un danger éventuel (carrefours, fortifications, arènes, ponts…). Des graffitis ou des colifichets sont régulièrement utilisés pour favoriser le commerce, la réussite, la victoire et la chance. Face à cette nouvelle célébrité, la place du dieu s’est développée au fil du temps, en même temps qu’évoluent les relations à la vie et à l’idolâtrie. Le culte a perdu de sa simple ferveur au profit d’une superstition qui transforme toute la société romaine. Toutes les classes sociales et tous les métiers s’emparent de son fidèle emblème pour s’attirer ses bonnes grâces. Ce dieu est caractérisé par une ambiguïté à peine indéfectible. Chez nos contemporains, l’érection de son organe phallique est amalgamée à la puissance sexuelle et une concupiscence aux plaisirs. Elle est considérée à tort comme un emblème érotique et un symbole d’une opulente sexualité débridée, source d’orgasmes mirifiques. Or dans l’Antiquité, cette exhibition ithyphallique est le signe ostentatoire d’une vulgarité exacerbée et repoussante qui empêche toute séduction. L’incroyable grossièreté de Priape le condamne à ne jamais connaitre ni l’amour, ni ses étreintes.

 

Priapisme

Priape est un symbole de virilité à qui les Romains vouent un culte de la fécondité. S’il peut, selon nos conceptions modernes, faire fantasmer plus d’une femme et rêver bien des hommes aussi, il n’est pas le dieu du sexe et du plaisir. Dans l’Antiquité, son érection démesurée n’est pas compatible avec un coït, car elle est identifiée comme un supplice. C’est la raison pour laquelle son nom est connu en médecine pour qualifier une pathologie douloureuse, le priapisme.

 

* Amulette phallique que l’on portait dans l’Antiquité romaine pour se prémunir des mauvais sorts.

 

Pour en savoir plus : C. Dumas (2016) L’art érotique antique. Fantasmes et idées reçues sur la morale romaine, Éditions book-e-book, coll. Une chandelle dans les ténèbres, 80 pages.

 

[Article paru initialement dans La Revue du praticien, Juin 2017.]

 

Source :
www.egora.fr
Auteur : Cyril Dumas

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2018-05-30T16:56:59+00:00 23 février 2018|EGORA news|0 Comments

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