//La liberté d’installation, sous la mitraille

La dernière proposition en date de lutte contre les déserts médicaux par la contrainte à l’installation est celle de Guillaume Pelletier, porte-parole des Républicains (LR). Elle vient après d’autres tentatives et reflète un climat qui s’alourdit de plus en plus pour la liberté d’installation, malgré la défense sans faille de la Ministre de la Santé.

 

Guillaume Pelletier, donc, préconise d’instaurer une obligation d’installation de deux à trois ans dans un désert. Condition sine qua non pour que le jeune médecin obtienne son autorisation de conventionnement ultérieure. Critiquant le « lobby » de l’Ordre des médecins qui a toujours fait reculer les politiques, le député en appelle au « patriotisme » des internes (dont les actes seront remboursés plus tard par la collectivité, fait-il remarquer), afin qu’ils se sacrifient en découvrant leur poitrail à la mitraille. A noter qu’avec cette PPL, LR négocie un vrai tournant et s’éloigne de la défense stricte de la liberté d’installation, ce pilier du libéralisme que le parti a toujours soutenu, particulièrement durant la dernière campagne électorale.

Anecdote ? Oh que non. Car avant Guillaume Pelletier, c’est la proposition de loi Garrot, député Nouvelle gauche, qui avait défrayé la chronique en défendant le principe d’un conventionnement sélectif. Ainsi, dans les zones dans lesquelles « existe un fort excédent en matière d’offre de soins », le médecin postulant ne pourra être conventionné qu’à condition de prendre la suite d’un médecin qui cesse son exercice. Cette PPL n’a pas réussi à passer l’étape de la commission des Affaires sociales. Mais déjà, avant cette proposition Garrot, c’est Hervé Morey, le président (Union centriste) de la Commission de l’aménagement du territoire du Sénat qui avait recueilli la lumière médiatique en critiquant vertement pour son laxisme, le plan d’accès aux soins d’Agnès Buzyn. Et en préconisant lui aussi un conventionnement sélectif dans les zones surdotées, sur le modèle des kinés, ainsi qu’une réforme des études médicales. Le sénateur se revendique du soutien de la Fédération Hospitalière de France (FHF) ainsi que d’association d’élus, notamment des maires des petites villes de France.

« On a vu avec quelle pugnacité la Ministre de la Santé a défendu la liberté d’installation devant les hémicycles », commente le Dr Luc Duquesnel, Président des Généralistes-CSMF. « Elle soutient les internes et les médecins libéraux. Les arguments mis en avant par les défenseurs de la contrainte relèvent du populisme et de postures électoralistes. Les élus réalisent des opérations de communication vers la population de leurs territoires ; ils préparent leurs élections futures », décrypte-t-il.

Ce qui énerve le plus le patron des Généralistes de la Conf’, c’est que ces élus, qui « sont pour beaucoup responsables de la situation dans laquelle se trouve la médecine générale, ne font aucun mea culpa. Ce sont les partis politiques auxquels appartiennent ces élus qui sont responsables de la perte de 28 % de médecins généralistes libéraux entre 2007 et 2025 ! Ils ne font aucune proposition constructive pour rendre la spécialité de médecine générale attractive. Ils ne connaissent que la contrainte », s’agace-t-il. Et alors qu’avec le dernier suicide d’une interne en dermatologie, fin janvier, le chiffre terrifiant de 10 suicides d’internes en un an est atteint, voilà que des élus veulent ajouter une nouvelle couche de contraintes, à la sortie de ces études si difficiles. « Les internes ont déjà beaucoup donné, ça suffit », tacle le Président des Généralistes de la CSMF.

Réfutant l’éternel argument de l’Etat qui paye les études des futurs médecins, Luc Duquesnel rappelle qu’une étude a chiffré entre 70 et 80 000 euros par interne, l’économie réalisée grâce à l’occupation d’un poste hospitalier par un interne. « Au cours de leur formation, les futurs médecins font gagner de l’argent aux hôpitaux. C’est cela la vérité. Ils n’ont donc aucune dette envers l’Etat qu’ils devraient rembourser en allant exercer 3 ans dans des déserts ».

Et d’abord, il faut les trouver ces territoires surdotés en généralistes. « Aujourd’hui, je ne connais pas de territoires surdotés en généralistes en France. Si la démographie augmente sur certains territoires, c’est qu’il y a eu accroissement de la population et donc, accroissement de la demande de soins », explique Luc Duquesnel. Il rappelle que « la médecine salariée, elle, attire plus de médecins généralistes, preuve de la dégradation des conditions d’exercice en libéral. Car ce sont aujourd’hui les collectivités locales qui suppléent l’Assurance Maladie pour rémunérer les professionnels, financer le local ou le secrétariat », fait-il remarquer. C’est le modèle des centres de santé.

Quels peuvent être les effets pervers de la contrainte à l’installation ? Quasiment un marché noir des postes qui se libèrent, avait anticipé le Président de l’Ordre, il y a quelques années, dans une réponse d’une ironie grinçante. Aujourd’hui, Luc Duquesnel estime que les risques de dérives son bel et bien réels. D’une part, de constater un phénomène d’installations non conventionnées, en secteur III, solvabilisées par des complémentaires santé et, d’autre part, de voir se mettre en place un « marché » des places qui se libèrent, avec une « explosion » du prix des patientèles cédées pouvant atteindre des sommets, selon la loi de l’offre et de la demande. « Des installations auxquelles seuls quelques futurs médecins aisés pourront accéder », se désole-t-il.

2018-01-29T15:59:44+00:00 29 janvier 2018|EGORA news|0 Comments

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