//C à 60 euros et zéro paperasse : je suis un généraliste déconventionné et heureux

Voilà deux ans que le Dr Julien Eschermann a sauté le pas du déconventionnement. Depuis, il prend 60 euros la consult’, n’a aucun compte à rendre à la Sécu et ne reviendrait sur son choix pour rien au monde. A ceux qui seraient tentés par l’idée, le généraliste donne quelques conseils.

 

“J’ai quitté la Seine et Marne et mon activité conventionnée le 10 septembre 2015 pour ouvrir un nouveau cabinet à Toulon fin octobre 2015, en médecine générale non conventionnée.

Au début, bien sûr, j’ai eu le temps de lire. Il fallait que les patients arrivent. Petit à petit, le bouche à oreille a fonctionné. Il a fallu commencer par un patient, puis deux… Financièrement, c’est dur. Même si j’avais mis de côté pour la transition, il y a les charges sociales qui tombent avec un décalage par exemple. Heureusement, mon conjoint travaillait à côté. On a diminué notre niveau de vie, mais on le retrouve progressivement. C’est un passage difficile, qui a duré de fin 2015 à début 2017.

En 2016, l’activité est allée croissante et en 2017, j’ai atteint un rythme de croisière. Maintenant, je remplis tous mes créneaux de consultation deux à trois semaines à l’avance. Si j’ai un conseil à donner aux médecins qui souhaitent se déconventionner, c’est bien sûr d’y réfléchir à deux fois, et de s’attendre à une perte de revenus au départ. Cette perte a été accentuée par le fait que j’ai déménagé, et j’ai dû recréer une patientèle. Selon les témoignages que j’ai, même les médecins qui gardent leur cabinet perdent en moyenne 40% de leur activité. C’est un vide au départ, un trou d’air, mais ils se recréent une activité ensuite.

 

Je ne suis pas riche, je gagne d’ailleurs moins qu’un médecin conventionné

Le médecin non conventionné a souvent l’image d’un médecin riche pour les riches. Je ne suis pas riche, je gagne d’ailleurs moins qu’un médecin conventionné. Un médecin conventionné qui garde les patients 10 minutes, à 25 euros la consultation, ça fait 150 euros brut de l’heure. Et moi je demande 60 euros, pour une heure. J’ai diminué mon niveau de vie c’est un choix. J’ai décidé de travailler comme ça. Et mes patients ne sont pas des gens riches non plus. J’ai une patientèle très hétéroclite. J’ai une patiente que je vois tous les 6 mois, et qui touche les minima sociaux. Elle me paye la consultation en trois chèques.

J’ai dépassé la barre des 2 000 patients enregistrés. Quand j’étais conventionné, je voyais 25, 30 patients par jour. Aujourd’hui, je passe de 45 minutes à une heure par consultation et je vois 9 patients par jour maximum. La qualité de travail est vraiment différente. Mes journées commencent à 9 heures, et je termine vers 20 heures. Je prends deux heures de pause à midi. C’est fatiguant, parce qu’une heure avec un patient nécessite une attention soutenue. Je ne travaille pas tous les jours de la semaine. Je travaille les mardi, mercredi et vendredi, samedi. Au-delà de deux jours d’affilée, je ne suis plus à 100% disponible pour mes patients.

Quand j’étais conventionné, mon conjoint assurait le secrétariat et toute la paperasse. Aujourd’hui, il travaille de son côté et j’ai opté pour un secrétariat à distance. Mais surtout, j’ai beaucoup moins de paperasse ! Je continue à faire une feuille de soins. Elle donne lieu, pour le patient, à un remboursement tout à fait symbolique de quelques centimes de la part de la Sécu. Mais elle peut déclencher le remboursement des mutuelles. Certaines mutuelles remboursent en partie les consultations de médecins non conventionnés. Une mutuelle rembourse 46 euros, d’autres rien, d’autres 23 euros… Après tout, certaines mutuelles remboursent des consultations d’ostéopathes, de sophrologues, d’étiopathes. Et ces gens ne sont pas médecins.

 

Je suis un médecin de troisième recours

J’ai aussi bazardé mon lecteur de carte vitale. Je n’en ai plus besoin. Il m’est arrivé de faire quelques arrêts de travail. Mais j’ai dû en faire 4 en deux ans. J’ai dû prescrire une cure thermale. C’est toute la paperasse que je fais. C’est très anecdotique. C’est un des grands avantages de la déconvention. J’ai aussi décidé de ne pas être médecin traitant de mes patients. J’aurai pu l’être, ce n’est pas lié au déconventionnement, mais je ne l’ai pas souhaité parce qu’il y a des formulaires à remplir, des arrêts de travail à faire… Je ne fais plus tout ça.

Mes patients ont donc tous un médecin traitant, et ils viennent me voir pour un savoir-faire, une écoute, le temps que je leur donne. Je fais une médecine d’orientation homéopathique, mais pas uniquement. Je suis médecin généraliste MEP. Je prescris avec tous les outils à ma portée. Ce qui a changé radicalement dans mon activité, c’est le temps consacré à mes patients. C’est un grand bonheur pour moi, et pour eux j’imagine, puisqu’il y a quelqu’un qui les écoute. Quelques médecins généralistes orientent leurs patients vers moi. Je vois aussi quelques généralistes dans ma patientèle, ce qui est toujours déstabilisant. Et je fais beaucoup de suivi en cancérologie, des traitements complémentaires pour la qualité de vie, et non pas alternatifs, j’y tiens. Il s’agit d’essayer d’améliorer les effets secondaires, la fatigue… A tel point que certains cancérologues m’adressent leurs patients pour des traitements de support.

Je suis presque un médecin de troisième recours. Il y a le médecin de premier recours, ensuite le spécialiste et ensuite il y a moi. Certains patients viennent me voir pour des cas désespérés, des maladies bizarres, des symptômes mal étiquetés. C’est d’autant plus fatiguant. C’est une médecine d’investigation. Je ne dis pas que ce que je faisais avant, et ce que font les confrères conventionnés, est une mauvaise médecine. Je ne pense pas cela. C’est une médecine différente. Il faut des médecins de premier recours. Etre médecin traitant, cela implique une disponibilité rapide. Si mon patient a une angine, j’ai trois semaines d’attente. Ou alors, il faudrait que je le voie rapidement, le soir… Ce n’est pas ce que j’ai envie de faire.

 

Moi qui ai fait plus de 10 ans d’études, je n’ai pas de scrupules à demander 60 euros pour une heure

Quand on réfléchit bien, ce que je fais n’est pas si inaccessible que ça. Quand on vient deux, trois fois par an, 60 euros la consult’, ce n’est pas le bout du monde. Sachant que beaucoup de thérapeutes en tout genre prennent autant, voire plus que moi ! Et ils ne sont pas médecins. Donc les patients sont capables d’aller mettre 80 ou 90 euros pour faire des séances de tout ce qu’on veut, toutes les semaines… J’ai beaucoup moins de scrupules moi qui ai fait plus de 10 ans d’études, de demander 60 euros pour une heure.

Au niveau financier, ce qui change, c’est qu’on a bien sûr la liberté de fixer ses honoraires. Sur le plan des cotisations sociales, je paye à taux plein mes cotisations d’Assurance maladie. Pour un médecin conventionné, le taux est de 9,81%. La Sécurité sociale prend en charge 9,70%. Il ne reste que 0,11% de taux d’imposition au titre de l’Assurance maladie à la charge du médecin. En non conventionné, on a le choix de rester à l’Ursaff à 9,81% ou au RSI à 6,50%. Le calcul est vite fait, on va au RSI. Pour la retraite, on cotise tout pareil sauf l’ASV, régime pour lequel on n’est pas tenu de cotiser. Ce qui peut paraître agréable, même si c’est un manque à gagner pour la retraite. Et c’est à peu près tout. Il y a aussi un changement concernant le DPC. Vous n’êtes plus payé pour faire des formations, et c’est à vous de payer. Quand ce sont des formations DPC, ça coûte très cher. Jusqu’à 700 euros la journée. Mais bon, les budgets DPC ont été très restreints, donc ça ne change plus grand-chose au final.

A l’époque, je gagnais dans les 1 900 euros net par mois, une fois mes revenus partagés avec mon conjoint. Aujourd’hui, je n’ai pas encore le recul suffisant mais en moyenne, je vais gagner 6 000 euros par mois brut. Une fois qu’on a payé 50% de charges pour le cabinet, l’assurance, les cotisations sociales, la retraite, les impôts, l’Ordre… il reste 3 000 euros net. Mais ce n’est qu’avec le prochain bilan comptable que je saurais vraiment combien je gagne, maintenant que j’ai atteint ma vitesse de croisière.

 

On devient des experts en lettre clé

J’essaye de me tenir au courant des conditions de travail de mes confrères conventionnés. Je suis toujours membre du SML et vice-président du Var. Lors de notre dernier congrès, en septembre, je suis allé à un atelier consacré à la nouvelle nomenclature. C’est d’un compliqué ! C’est une usine à gaz. Je jubilais, j’étais heureux d’être sorti de la. Je me demande même si le système n’est pas rendu aussi complexe pour occuper l’esprit des médecins, pour qu’ils ne se rendent pas compte à quel point ils sont mal payés ! C’est un labyrinthe pour grapiller un euro par ici, deux euros par là… On devient des experts en lettre clé et on oublie d’avoir le recul nécessaire pour se dire qu’ils se payent peut-être notre tête. Je pense que la complexité est un peu voulue pour noyer le poisson.

Les avis de mes confrères sur mon déconventionnement sont très positifs. J’ai une consœur qui réfléchit sérieusement à se déconventionner depuis que l’on se connaît. C’est d’ailleurs une cancérologue que j’ai rencontrée grâce à Egora. Elle m’avait envoyé un commentaire sur le site suite au premier article en me souhaitant la bienvenue à Toulon. On s’est vus et c’est devenu une amie. Et elle pense sérieusement à faire comme moi.

Je conçois que tout le monde ne puisse pas le faire. Il faut accepter de passer par une période difficile sur le plan financier. Je pense aussi qu’il faut une MEP. J’ai un mode d’exercice un peu particulier qui me permet de faire ça. Mais de manière générale, les patients aiment que l’on prenne du temps, qu’on leur explique les choses, qu’on les examine complètement… Ça ne me paraît pas si risqué que ça de se déconventionner.

 

Je n’ai plus de raison d’en vouloir à qui que ce soit

Pour rien au monde, je ne reviendrai en arrière. J’ai baissé un peu mes revenus, mais je vais peut-être augmenter progressivement mes tarifs, je vais passer à 65 euros en janvier et peut-être travailler un peu plus… Mais je ne suis pas à plaindre, je suis très content de ce que je fais. Je m’autorise plus de vacances qu’avant. Je prends une semaine toutes les 7 ou 8 semaines. Et ça fait du bien de décrocher. Avant, j’étais un peu aigri, maintenant je suis heureux. Je n’ai plus de raison d’en vouloir à qui que ce soit. S’il y a un problème, je ne m’en prends qu’à moi. Je suis entièrement responsable de ce que je fais.”

 

710 généralistes non conventionnés en 2015
Selon les chiffres de l’Assurance Maladie, la France comptait  114 437 médecins généralistes et spécialistes conventionnés au 31 décembre 2015. Ils étaient 85 032 à être conventionnés en secteur 1 et 29 405 en secteur 2.
Les 925 praticiens non conventionnés sont essentiellement des généralistes (710), des chirurgiens spécialisés dans la chirurgie plastique reconstructrice et esthétique (50) ou la psychiatrie (55).

 

Source :
www.egora.fr
Auteurs : Fanny Napolier

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2017-12-13T14:03:14+00:0013 décembre 2017|EGORA news|0 Comments

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