//Stages inutiles, salaire de misère, classement absurde… Les externes vident leur sac

Ils en ont gros sur le coeur. Ebranlés par le fiasco des ECNi 2017, les externes donnent de la voix pour dénoncer les lacunes de leur formation. Alors qu’une réforme ministérielle se profile, l’Association nationale des étudiants en médecine de France (Anemf) présentera demain, lors des Etats généraux du 2nd cycle, les pistes issues d’une grande concertation conduite auprès des étudiants. Yanis Merad, son président, donne le pouls.

 

Egora.fr : L’Anemf a lancé une grande concertation en août dernier auprès des étudiants en médecine. Dans quel but ?

Yanis Merad : Les ECNi 2017 ont montré les failles du second cycle des études de médecine, notamment l’énorme pression psychologique subie. On se décentre totalement de l’étude de la médecine au profit des cours et de la préparation des ECN. A la suite du fiasco des ECNi, une mission interministérielle a été lancée par Agnès Buzyn et Frédérique Vidal [ministre de l’Enseignement supérieur, NDLR] pour faire des propositions de réforme du 2nd cycle, et notamment d’alternatives aux ECN. On a lancé une plateforme étudiante afin d’être force de propositions.

La grande enquête en ligne a reçu environ 3500 réponses ; nous nous sommes déplacés dans quasiment toutes les facultés en septembre et octobre, avec des amphis qui comptaient jusqu’à 150-200 étudiants ; on a organisé des réunions de travail en août et il y a eu notre congrès début septembre. On a donc couvert une large cible d’étudiants et on est très satisfait de la représentativité de nos conclusions.

Dans quel état esprit sont les externes à l’heure actuelle ?

Un étudiant en médecine, de la 4ème à la 6ème année, n’a pas grand-chose d’autre en tête que la préparation des ECN. Dans le contexte actuel, avec les ECN 2017 qui se sont très mal passées, la préoccupation majeure c’est la sécurisation des ECN 2018. Les étudiants ont peur…

Dans le même temps, il y a une prise de conscience de la majorité de la communauté étudiante de l’absurdité de ce mode de régulation qu’est l’ECN aujourd’hui, avec une véritable volonté de changer ça au profit d’un système qui a plus de sens. L’annonce qui a été faite de manière un peu tonitruante de la suppression des ECNi a été relativement bien accueillie, les étudiants sont majoritairement en faveur de cette suppression. La grande question, c’est par quoi on les remplace.

Quelles sont vos doléances ?

Il faut qu’on intègre plus de critères. Aujourd’hui, les ECN, c’est uniquement un mode de régulation qui permet de dire : tel étudiant va aller sur tel poste d’interne. Nous, on trouve ce classement général absurde. Le 1er classé ne mérite pas plus d’aller sur un poste de cardiologie, par exemple, que le 2ème; parce que c’est un classement général et on n’a aucune idée de la note de cardiologie. Et en plus, ça ne reflète que les connaissances théoriques, et pas du tout les aptitudes clinique et relationnelle, ou encore l’expérience personnelle, le parcours de l’étudiant et son projet professionnel. Aujourd’hui, le second cycle, c’est le même cursus pour tout le monde et on essaie de faire rentrer les étudiants dans une case. Il faudrait qu’ils puissent développer leurs affinités ; ça passe par la valorisation des mobilités, des options, des doubles cursus: recherche, mais aussi économie, gestion, histoire… ce sont des profils qui peuvent être très intéressants pour le système de santé.

 

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Dans l’idéal, on aurait un système de matching, un peu comme le système admission post-Bac (APB): les étudiants formulent des vœux et chaque établissement classe les étudiants selon des critères qui lui sont propres en fonction des postes ; l’adéquation se ferait de manière multifactorielle.

Quels sont les autres enjeux soulevés par la concertation ?

Il y a beaucoup de critiques formulées sur les stages. On effectue la majorité de nos stages au CHU, alors que la plupart des étudiants n’y exerceront pas et que certains services se retrouvent saturés en étudiants : 18 externes pour 20 patients en gériatrie, c’est ubuesque! Pour les étudiants, c’est la catastrophe, c’est plus que de l’administratif. A côté, on a des CH périphériques et des médecins libéraux qui ne demandent qu’à avoir des étudiants pour leur donner envie d’aller vers ces modes d’exercice… Il y a des questions aussi sur l’encadrement en stage, avec des conditions très variables d’un service à l’autre. Dans certains, les étudiants sont livrés à eux-mêmes.

Un autre chantier qui nous préoccupe, c’est la question du statut. Aujourd’hui on est sur un statut bâtard, d’étudiant et de salarié en même temps. Ce qui cause pas mal de problèmes vis-à-vis des services sociaux. On se retrouve dans un flou juridique, au niveau notamment des CAF, ce qui mène à des situations dramatiques : des étudiants qui se voient verser des aides, avant de devoir les rembourser trois ans plus tard…

 

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Autre question extrêmement importante : la rémunération. En tant qu’externe, on a une rémunération très faible par rapport au travail que l’on fournit et au service qu’on rend au système de santé. On ne compte pas nos heures et on a une rémunération qui frise le ridicule : 1 euro de l’heure à BAC+3 ou 4! C’est dévalorisant et dégradant pour des étudiants qui sont en perte de sens dans leurs études – l’enquête santé mentale a montré qu’on avait 66% de d’anxiété, 33% de dépression, 29% d’idée suicidaire. D’autant plus qu’on est à mi-temps en stage, à mi-temps en cours, ça ne laisse pas de temps pour avoir un job étudiant, dans un contexte de préparation d’un concours. On a des étudiants qui sont en difficultés financières.

Vous vous attaquez également à l’hyperspécialisation…

Au cours du 2nd cycle, on est soumis à une quantité d’informations très importantes. On apprend des détails de spécialité qui ne seront pas utiles dans la pratique de la plupart des étudiants. Oui, il y a un tronc commun de l’ensemble des spécialités que les étudiants doivent connaître car la médecine est transversale, mais ce n’est pas nécessaire d’être un spécialiste de tous les domaines et c’est peut-être une des raisons qui font que les étudiants sont en difficultés dans leurs études. C’est uniquement à des fins de sélection, alors qu’après on oublie les trois quarts. Autant se focaliser ce qui est primordial et le garder pour toute la vie.

 

Source :
www.egora.fr
Auteurs : Aveline Marques

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2017-11-06T11:14:10+00:00 6 novembre 2017|EGORA news|0 Comments

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