//« Les patients nous menacent de procès » : bienvenue dans l’enfer quotidien du centre 15

Les régulateurs libéraux du centre 15 des Alpes Maritimes sont à bout. Alors que le manque de médecins généralistes commence à se faire sentir dans ce département jusqu’ici relativement épargné, le nombre d’appels à traiter ne cesse d’augmenter. Chaque jour, un seul régulateur libéral doit répondre à plusieurs centaines de patients, entre détresse et incompréhension. Des conditions de travail intenables qui sont à l’origine d’un mouvement de protestation.

 

« J’y étais il y a deux jours et je peux vous dire que j’étais content de partir à 20 heures, après ces 12 heures de travail… » Médecin généraliste à Vence (Alpes-Maritimes), le Dr Pierre Lassalle effectue tous les mois depuis une quinzaine d’années 3 journées de régulation au centre 15 du département. Mais ces dernières années, « la pression au travail a considérablement augmenté », témoigne-t-il. Depuis 2006 en effet, le centre subit chaque année une hausse de 5% du nombre des appels… sans que les effectifs n’aient été revus en conséquence.

Sept auxiliaires de régulation médicale traitent jusqu’à 1300 appels chaque jour. Les urgences manifestes (30% des appels) sont gérées par deux médecins régulateurs du CHU de Nice. A charge pour le médecin régulateur libéral, seul en poste de 8 à 20h en semaine*, de traiter les 70% d’appels restants. « C’est dans ces appels qui n’ont pas l’air graves que se cachent les cas les plus difficiles. Et il ne faut pas passer à côté », expose le Dr Terramorsi, président de l’Assum 06, organisation qui fédère les associations de médecins de garde du département.

 

« A chaque fois, les patients nous disent : ‘On peut mourir !' »

Pour mener un interrogatoire dans les règles, 3 à 4 minutes sont nécessaires. Mais pendant ce temps, une dizaine d’autres appels s’accumulent et le temps d’attente des patients gonfle… jusqu’à atteindre 20, voire 30 minutes. « On n’est plus dans l’urgence, là, s’indigne le Dr Roland Didonna, l’un des 29 régulateurs libéraux qui se succèdent au centre. A chaque fois, les patients nous disent : ‘On peut mourir !' » Quand ils n’ont pas déjà raccroché. « La plupart des gens raccrochent au bout de 5-10 minutes, remarque le Dr Lassalle. Mais Leur dossier est créé, donc on les rappelle après… alors que le motif de leur appel aurait peut-être mérité qu’on le traite plus tôt. Si c’est pour une angine, ce n’est pas grave. Mais si c’est pour une pathologie cardio-vasculaire masquée… »

Pour l’Assum, la surchauffe du 15 trouve d’abord sa source dans la raréfaction des visites à domicile. Une situation nouvelle dans ce département où les patients -relativement âgés- sont habitués à disposer d’une « démographie médicale à nul autre pareille », commente le Dr Terramorsi. Mais ici comme ailleurs, le manque de médecins commence à se faire sentir. « Et tous les répondeurs des cabinets incitent à composer le 15, développe le Dr Didonna, lui-même généraliste à Nice. On nous appelle pour des conseils en cas d’erreurs de prise médicamenteuse, pour des lectures de résultats d’analyse ou de radio. »

 

« Le centre 15 est devenu le grand secrétariat des cabinets médicaux des Alpes Maritimes ! »

En parallèle, les demandes de transport sanitaire se multiplient. De plus en plus souvent, elles émanent directement des cabinets. « Le centre 15 est devenu le grand secrétariat des cabinets médicaux des Alpes Maritimes ! », ironise le Dr Terramorsi. En l’absence d’ambulances privées disponibles, le 15 se voit contraint de déclencher une procédure de carence. Les pompiers prennent alors le relais. Mais depuis 2015, s’il ne s’agit pas d’une urgence nécessitant des gestes de secourisme, c’est désormais à l’hôpital de payer la note. La facture, passée de 400 000 euros avant 2015 à 1.2 million en 2016, pèse sur les finances du CHU de Nice qui, d’après le président de l’Assum, menacerait de supprimer des postes de médecins si elle ne diminue pas. Des propos toutefois démentis par la communication de l’hôpital. « La carence ambulancière, c’est sur nous que ça retombe, se lamente le Dr Terramorsi. Ça crée des lenteurs dans la régulation. Déjà, il faut rappeler les gens plusieurs fois. Ensuite, les pompiers peuvent mettre 3 heures à venir et dans ce cas, les gens rappellent 10 fois et nous menacent de faire des procès. »

Des conditions dangereuses pour les patients et intenables pour les médecins. A bout, ces derniers ont lancé un mouvement de protestation. Le 25 septembre, à l’appel de l’Assum, aucun médecin des associations de garde du département n’était envoyé à domicile, y compris via le centre 15. « On demande à l’ARS un renfort de la régulation libérale en journée la semaine et la mise à disposition d’ambulances privées et de taxis conventionnés », développe le Dr Terramorsi.

Alors qu’une seconde journée de protestation était prévue ce lundi 2 octobre, les médecins ont accepté de suspendre leur mouvement le temps de rencontrer la direction du CHU et l’ARS**. Mais ils n’excluent pas de durcir le mouvement s’ils n’obtiennent pas gain de cause.

 

* Ils sont deux les week-end et vacances scolaires. La nuit, ce sont les régulateurs hospitaliers qui prennent le relais.
** L’ARS ne souhaite pas communiquer pour l’instant.

 

Source :
www.egora.fr
Auteur : Aveline Marques

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2017-10-12T11:12:33+00:00 12 octobre 2017|EGORA news|0 Comments

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