//Urgentistes tabassés : “Nos 10 agresseurs sont libres, leur parole a été plus entendue que la nôtre”

Le mois dernier, deux médecins et une interne en poste aux urgences de Tourcoing, à l’hôpital Dron ont été victimes d’une très violente agression par une dizaine de personnes accompagnant un patient. Pour l’instant les agresseurs sont libres dans l’attente d’un procès plusieurs fois repoussé. Le Dr Hacène Moussoni, chef de service des urgences revient pour Egora sur les événements. Il constate une montée en puissance de la violence depuis quelques années.
 

 

Egora : Pouvez-vous nous rappeler les événements ?

Dr Hacène Moussouni : Les choses sont assez simples finalement. Dans la nuit du 15 au 16 octobre, un patient se présente avec plusieurs membres de sa famille. Ils arrivent en fait à trois voitures dans le sas. Ils sont accueillis par l’infirmière d’accueil et d’orientation, comme dans tous les services d’urgences. On met le patient sur un brancard pour le faire admettre dans le service. Dès le début, les accompagnants se montrent très agressifs et vont même jusqu’à lever la main sur l’infirmière. Le vigile permet d’arrêter ça. Les accompagnants ne comprennent pas qu’ils doivent aller garer leurs voitures et attendre en salle d’attente que le membre de leur famille soit examiné.

Le patient est entré assez rapidement, dans les minutes qui ont suivi son admission. A ce moment dans le service des urgences, l’activité est assez importante. Nous avons deux personnes qui sont au déchoquage, intubées et ventilées et le service est rempli. Au bout de 40 minutes, ce qui est un délai très raisonnable, un médecin se présente dans la salle d’examen. Et quand il ouvre la porte, il découvre le patient entouré de plus d’une dizaine de personne. La praticienne demande aux accompagnants de patienter dans le couloir pour pouvoir examiner correctement le patient. Les accompagnants refusent. Dans ces conditions, étant donné que nos salles sont très petites, elle leur signifie que l’examen ne va pas pouvoir être possibles. Elle ressort et à ce moment-là, elle est suivie par des membres de la famille qui l’invectivent. Un médecin du SMUR présent essaye de calmer les individus mais l’un d’eux l’attrape par la gorge et le traine par terre. Ils se mettent à cinq pour le frapper. La première praticienne essaie d’intervenir, elle se fait saisir les mains, on lui arrache les cheveux. Une interne arrive, elle est mise à terre. Puis des soignants et le vigile arrivent. Il faut bien comprendre que dans cette salle ils sont une dizaine à agresser les soignants. Nous avons fait appel aux policiers qui sont intervenus dans les 6/7 minutes. 

Trois individus ont été interpellés parce qu’ils ont été reconnus formellement par les soignants. Mais ils n’étaient plus que trois. Il y a eu une comparution immédiate le lendemain qui a donné lieu à un report d’audience. Et le report d’audience a donné lieu à un report de jugement.

Comment vont les soignants agressés ?

Après une période de choc psycho-traumatique initial qui se comprend au vu de cette importante agression, il y a eu un sentiment de colère et d’incompréhension face à cette violence gratuite. Puis il y a eu un sentiment de frustration de la décision judiciaire. Nous avons eu l’impression que les propos des agresseurs ont été plus pris en considération que ceux des soignants. On ne comprend pas que notre parole ne soit pas suffisante. D’autant que vient se rajouter le fait que lors de la dernière audience, il y a eu un report de jugement mais on a aussi enlevé le contrôle judiciaire des agresseurs. Ils sont libres et n’ont jamais été incarcérés.

L’avocat de l’hôpital nous a expliqué qu’initialement le dossier était très peu étayé. Il y avait quelques plaintes mais les procès-verbaux et témoignages des soignants présents n’ont pas été pris en compte parce que dans le cadre d’une comparution immédiate, le dossier est instruit puis est figé. On ne peut pas rapporter d’autres pièces. Selon le juge il manquait des témoignages pour avoir une décision de justice. Le procureur et les policiers ont dû penser que les faits étaient suffisamment graves pour croire les soignants plutôt que leurs agresseurs et n’avaient probablement pas imaginé cette situation. Le seul point positif de ce report est que nous puissions mettre en évidence qu’ils n’étaient pas que trois agresseurs et que d’autres puissent être incriminés.

Nous serons très vigilants sur les suites que donnera la justice à cette affaire. Pour nous il est inconcevable qu’il y ait du sursis. Nous avons besoin d’avoir, pour les soignants comme pour le public, une réponse adéquate et à la hauteur de l’agression. Un juge d’instruction a été nommé mais nous sommes en attente.

Il y a une agression toutes les 30 minutes dans un milieu hospitalier. En tant que chef de service, à partir de cet évènement, je me suis dit stop. On fera peut-être le petit village gaulois mais on ne peut plus accepter les violences et passer à autre chose. Nous ne sommes pas là pour nous faire frapper. Nous sommes dans une zone de sécurité prioritaire qui est défavorisée. Nous sommes là pour soigner des gens. On a tous une vie de famille et on ne veut pas rentrer chez nous avec des hématomes. Ca n’est pas admissible.

Sentez-vous une augmentation depuis quelques années de la violence ?

Bien-sûr. Je travaille aux urgences depuis plus de 20 ans et je n’avais pas cette agressivité il y a 10/15 ans. La violence monte en puissance. Elle était verbale essentiellement et devient de plus en plus physique. Paradoxalement, nous avons vu une recrudescence des faits d’agression dans le service depuis les événements du 15 octobre. Nous ne comprenons pas pourquoi. Sur les réseaux sociaux et dans la presse nous lisons le soutien de la population, des politiques, des confrères mais localement on ne comprend pas. Il y a des agressions verbales et/ou physiques quasiment tous les jours. Nous avons retrouvé des individus dans le service avec des couteaux. Les agressions sont gratuites.

Pas plus tard que ce lundi, un couple est arrivé avec un enfant pour une hyperthermie qui nécessitait un bilan sanguin. Une puéricultrice est venue de pédiatrie pour lui faire une prise de sang. L’enfant, comme tous les enfants à qui ont fait une piqûre, a pleuré et donc le père a levé la main sur la puéricultrice. Nous avons dû faire sortir les parents.

Faites-vous remonter les violences au conseil de l’Ordre ?

Non. Nous faisons remonter les violences au niveau de la direction sous forme de fiche d’événement indésirable (FEI). Il y a des plaintes qui sont déposées quand l’agression est importante et quand les soignants le veulent. L’hôpital ne peut pas se porter partie civile si le soignant ne porte pas plainte. Il faut les convaincre car ils ont souvent peur des représailles. Je ne sais pas si ces faits remontent au niveau de l’observatoire de la sécurité des médecins mais ce qui est certain c’est que les statistiques sont sous-estimées. Nous vivons tous la même chose en France et rien ne bouge. En septembre à Saint-Denis, un collègue urgentiste s’est fait fracturer les deux poignets. Dans la Vienne une généraliste a reçu un coup de poing avec une lésion cérébrale parce qu’elle a eu le malheur de demander à un patient qui avait 1h30 de retard de patienter. A Lens au SMUR des collègues se sont fait filmer et agresser… On est dans une société qui a accepté qui les policiers se fassent brûler, que les pompiers se fassent caillasser et que les soignants se fassent frapper.

Est-ce que la violence change la manière de soigner ?

Je ne pense pas que cela modifie notre façon de soigner techniquement parlant. Par contre l’abord des patients est différent. Quand les patients ou les accompagnants se montrent un peu plus virulents, le choc psycho-traumatique est là et il y a une peur qui s’inscrit dans les yeux des soignants. Même si on n’a mis en place des procédures, ça ne suffit pas. Les soignants sont traumatisés par ce qu’il s’est passé et la moindre étincelle ravive leur sentiment d’insécurité. C’est pour cela que j’ai trouvé ce report d’audience catastrophique, même si je comprends qu’il y ait des prérogatives judicaires. Mais aujourd’hui, la page n’est pas tournée. La seule façon pour les soignants de s’apaiser est que la justice reconnaisse que ces comportements ne sont pas possibles et qu’elle les reconnaisse en tant que victime. Si ça n’était pas le cas, le message serait terrible et ça serait la porte ouverte à toutes les agressions. A ce moment-là, nous nous poserions vraiment la question de notre maintien dans un milieu de santé dans lequel nous ne sommes pas protégés par nos instances judiciaires et politiques.

Les soignants agressés ont-ils pu reprendre le travail ?

Aucun des soignants agressés ne s’est mis en arrêt de travail. Ils ont repris le travail le lendemain alors que tous avait comme consigne s’ils en ressentaient le besoin de se mettre en arrêt. Cela aurait été justifié. Mais ils ont souhaité, dans l’intérêt de l’équipe, se remettre au travail. Ils ont privilégié l’esprit d’équipe plutôt que leur intérêt personnel et c’est à mettre à l’honneur.

Depuis cette grosse agression, quelles ont été les mesures prises ?

Nous avions déjà un vigile mais il n’était pas uniquement dédié aux urgences. Il y a désormais un vigile 24h/24 à l’entrée des urgences, au côté de l’infirmière d’orientation. Nous avons mis un filtrage barrière à l’entrée. Nous avons eu l’accord du ministère pour développer la vidéo-surveillance. Nous avons mis en place une procédure de fermeture automatisée de certaines portes dans le service. Et nous allons reprendre ce que nous avions mis en place il y a deux ans, à savoir un plan de formation à la self-defense de l’ensemble du personnel pour éviter de se prendre des coups et permettre d’être un peu plus rassuré. Il est plus que nécessaire de former les agents à se protéger et à maîtriser les gens agressifs.

Il y a deux types des personnes agressives, les patients qui relèvent de la psychiatrie et les accompagnants qui relèvent plus de la délinquance. Quand on a affaire à cette famille qui a agressée d’emblée les soignants, ça n’était pas une question de délai d’attente. Il s’agit de gens qui viennent imposer leur loi. On pourrait discuter 15 ans avec eux, ils n’ont rien compris au système. Ils ne comprennent pas qu’il existe des lois et règles de fonctionnement dans une société auxquelles il faut obéir. Lorsque l’on est à un feu rouge, on s’arrête, même si on est pressé. Ces gens-là sont perdus pour la société. Il faut savoir que le patient dont la famille était agressive, a été hospitalisé. Nous avons fait notre job. Même en hospitalisation à l’étage ils ont continué à mettre le bazar. Ils ne respectaient pas les horaires de visite par exemple. C’est leur loi qui s’impose au système et non l’inverse. Contre ces gens-là il n’y a malheureusement rien à faire.

Vous allez aussi mettre en place des médiateurs. Quels seront leurs rôles ?

Les médiateurs vont permettre aux personnes qui sont un peu énervées ou irritées de prévenir l’anxiété due au manque d’information sur les patients qu’ils sont venus accompagner. On sait très bien que lorsqu’on est accompagnant de l’autre côté de la barrière 10 minutes semblent durer une heure. Les médiateurs vont donc faire le relai entre les accompagnants et l’équipe soignante. Ils pourront apaiser l’anxiété et cela pourra sûrement avoir un impact sur l’agressivité. 

 

Source :
www.egora.fr
Auteur : Sandy Bonin-Berrebi

2016-11-17T12:04:37+00:0017 novembre 2016|EGORA news|0 Comments

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